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Paranormal

Le champ des phénomènes susceptibles de relever de la paranormalité est plus ou moins étendu suivant l’idée même que l’on se fait de ce qui est censé être normal ou pas. Une fois éliminé ce qui relève de l’ « anormal  » et qui renverrait plutÃ’t au dérèglement, voire au pathologique, il reste un domaine assez vaste de phénomènes ou d’expériences étranges, difficilement explicables, qualifiés bien souvent de paranormaux. Les limites de ce corpus de phénomènes sont destinées àêtre floues puisqu’elles dépendent étroitement de l’idée qu’àune époque et dans une culture données on se fait du « normal  », de l’« explicable » et du « possible  ».

Prenons un premier exemple, bien connu des historiens des sciences. On a longtemps considéré que les météorites n’existaient pas, puisque des « pierres ne pouvaient pas tomber du ciel ». Pourtant de nombreux témoignages rendaient compte de leur existence, avant que la science classique ne les reconnaisse. Ces « pierres » semblent paranormales pour qui ne dispose pas des concepts adéquats permettant de les accepter en tant qu’objets « dignes de science ».

Un deuxième exemple aidera à comprendre le relativisme indispensable dès que l’on tente d’appréhender culturellement la paranormalité. Dans les sociétés traditionnelles africaines, il est très classique de considérer qu’à l’aide de pratiques sorcières un sort ait pu être jeté, faisant ainsi une ou plusieurs victimes. L’idée de l’influence occulte à distance ne pose alors pas problème et fait partie des faits possibles, repérés comme causes envisageables du mal et du malheur. L’action sorcière est donc exclue d’une logique paranormale stricto sensu puisque complètement intégrée dans les croyances populaires. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, pour bon nombre de nos contemporains vivant en Europe occidentale, cette conviction est encore très présente.

Une fois posé ce nécessaire relativisme, il semble que l’on puisse dégager à notre époque quatre manières dominantes d’aborder le concept de paranormal : « sceptique », « fourre-tout », « parapsychologique » et « holistique ».

Pour les sceptiques, le paranormal n’existe pas en tant que tel. Il renvoie à d’autres catégories. Le paranormal n’est qu’apparent. Il peut s’agir en fait d’illusions, de trucages consciemment organisés ou de perceptions inconscientes dont d’éventuels témoins ont été victimes en toute bonne foi. Dans cette optique, des faits inexpliqués peuvent bien être reconnus, surtout s’ils sont reproductibles, mais ils doivent trouver leur place au sein d’interrogations portées logiquement par la science. Les tenants de cette manière d’envisager les choses sont souvent qualifiés de « scientistes », tant ils semblent attachés à une vision du réel correspondant exclusivement aux données les plus classiques et reconnues de la science. Leurs références privilégiées se trouvent du côté d’une épistémologie se définissant comme « cartésienne » ou « rationaliste ». Ce qui n’est pas sans poser question. En effet, en choisissant de délimiter d’une façon plus ou moins arbitraire des objets d’étude considérés comme rationnels et d’autres qui, ne l’étant pas, ne méritent pas que l’on s’y attarde, il n’est pas dit que l’on choisisse le camp de la raison. Le risque encouru est de se débarrasser d’un certain nombre de phénomènes gênants au prix d’une amputation d’un réel que l’on peut supposer toujours plus complexe que l’idée que l’on peut s’en faire. En France, Henri Broch est sans doute le représentant le plus connu de ce courant de pensée s’appuyant sur la « zététique », se voulant « science du doute ».

À l’apparent opposé de l’approche précédente, le paranormal est parfois envisagé comme un gigantesque fourre-tout, où tout « mystère » est traité sur un pied d’égalité et dans une logique du « tout existe et tout est ton », sans réflexion épistémolologique sur le niveau de réalité susceptibles d’être mis en jeu suivant les « faits » invoqués. Se côtoient, pêle-mêle, les phénomènes dits paranormaux étudiés par les parapsychologues, la cryptozoologie (étude des animaux rares et mystérieux), l’ufologie et, d’une façon plus large, tout phénomène réputé extraordinaire, inexplicable ou mystérieux : triangle des Bermudes, archéologie sacrée, civilisations disparues, ésotérisme, occultisme, sociétés secrètes, etc. Dans ce cadre, où dominent l’amalgame et l’hétérogénéité, les phénomènes étudiés sont accueillis au milieu d’un ensemble baroque qui pèche indiscutablement par son manque d’unité, du moins vu sous un épistémologique. En revanche, en terme sociologique on pourrrait reconnaître une certaine pertinence de recoupement. En effet, le même statut parascientifique réservé à l’ensemble des phénomènes concernés (puisque dans l’optique scientiste évoquée précédemment « rien n’existe et rien n’est bon »). De plus, des travaux sociologiques ont bien montré la proximité des représentations et croyances que l’adhésion à plusieurs de ces phénomènes implique.

Très souvent, le terme « paranormal » est employé de façon plus restrictive pour désigner les phénomènes dits paranormaux étudiés par les parapsychologues, regroupant essentiellement les phénomènes de perception extrasensorielle ( ESP : télépathie, clairvoyance, précognition) et les phénomènes de type physique (psychokinèse). L’approche parapsychologique tente d’établir des liens entre les expériences réalisées en laboratoire ayant permis d’asseoir les catégories précédentes et un certain nombre de phénomènes du « paranormal spontané ». La question pertinente pour les chercheurs en parapsychologie consiste à se demander si, devant des faits ou des témoignages non ordinaires, on ne se trouve pas en présence de phénomènes paranormaux observés in vivo. La lévitation n’est-elle pas pas à rattacher à une forme particulière de macropsychokinèse ? Dans la pratique des voyants peut-on repérer des compétences paranormales correspondant à des phénomènes de type ESP ? Les parapsychologues restent ouverts mais prudents devant des faits s’éloignant de leurs objets d’études et des interprétations se détachant trop d’une pensée authentiquement rationnelle ce qui les différencie des approches différentes.

La dernière manière d’envisager le paranormal peut être considérée comme une variante de la précédente mais s’en différenciant suffisamment pour en être démarquée. Reconnaissant les mêmes phénomènes que les parapsychologues « classiques » mais préocuppés par une théorisation globale et donc à prétention holistique, à défaut d’être définitive, certains chercheurs s’éloignent de l’expérimentation de laboratoire et de la question de la preuve. Ils considèrent cette dernière comme définitivement acquise ou pensent qu’elle n’est pas pertinente épistémologiquement. Ils se tournent alors préférentiellement vers les données tirées de l’expérience subjective pour tenter diverses synthèses à coloration psychologique, philosophique, voire religieuse, suivant les auteurs. Ainsi Philippe Wallon tente de théoriser à travers le concept des « niveaux du mental », un élargissement de l’inconscient associée à des éléments : la philosophie orientale. François Favre privilégie quant à lui le concept d’« intentionnalité » comme moteur de l’émergence du paranormal. D’autres auteurs, à la sensibilité proche du mouvement New Age, n’hésitent pas à associer d’une façon syncrétique plus ou moins rigoureuse des considérations scientifiques (la physique quantique est très souvent convoquée pour la circonstance), philosophiques et spirituelles intégrant des éléments paranormaux.

Pour terminer, il paraît utile de tenter de rapprocher le paranormal, concept complexe et polysémique, de certaines catégories théologiques. Le paranormal est trop souvent associé au sumaturel, comme il peut l’être au contraire au diabolique. C’est sans doute à la méconnaissance des travaux parapsychologiques, tout autant dans les milieux ethnologiques, psychanalytiques que théologiques, que l’on doit ce type de confusions et d’amalgames, parfois lourds de fâcheuses conséquences (notamment dans le cadre de certaines prises en charge thérapeutiques, d’accompagnements spirituels ou de pratiques d’exorcismes). Ne serait-il pas plus judicieux de considérer les phénomènes dits paranormaux comme relevant d’un « naturel non ordinaire », voire de la catégorie du « préternaturel » ? Il n’est pas question de clore ici un débat qui mérite mieux que la place académique limitée qui lui est aujourd’hui accordée.

Par Paul-Louis Rabeyron (extrait du dictionnaire des miracles et de l’extraordinaire chrétien, rédigé sous la direction de Patrick Sbalchiero, Fayard, 2000)


Articles

Expériences paranormales et éthique
Dans cet article, trop court pour un sujet aussi important, je vais essayer d’aborder un certain nombre de questions éthiques ayant trait àl’expérience paranormale. Par "expérience paranormale", j’entends aussi bien l’expérience intime et subjective que l’expérience parapsychologique de laboratoire. Cette dernière, au-delàdes données chiffrées, renvoie bien ceux qui y participent, comme ceux qui en lisent les comptes-rendus, àun rapport personnel au paranormal.

A propos du documentaire "La science face au paranormal"

Le documentaire de Marie-Monique Robin, La science face au paranormal, diffusé le lundi 19 janvier 2004 à23h20 sur Canal+, a bénéficié de plusieurs présentations prudemment positives dans les colonnes des principaux quotidiens français. Télérama a estimé "qu’on a souvent tort de rejeter en bloc ce que l’on ne comprend pas", le Figaro a parlé d’une "enquête perninente et fouillée", le Monde enfin a considéré que "sans chercher àconvaincre àtout prix - les sceptiques penseront toujours que l’on parle ici de charlatanisme, les convaincus que le paranormal existe - cette enquête s’attache surtout àl’étude des phénomènes observés quotidiennement par ces drÃ’les de chercheurs" [1].

Seul le magazine Télé Obs affiche une attitude a priori hostile et adopte un discours pour le moins biaisé, dans un article intitulé La Pensée du poussin dont le chapÃ’ donne le ton : "Quand des scientifiques s’attaquent àl’étude des phénomènes paranormaux. Un document qui prête surtout àsourire." Cet article mettant en cause le sérieux des expériences présentées, Marie-Monique Robin, réalisatrice de ce documentaire, a envoyé àla rédaction de Télé Obs une demande de droit de réponse. Nous le reproduisons ci-dessous.



Croire ou ne pas croire àla voyance : enjeux de savoir, enjeux de pouvoir
L’article qui suit est tiré d’un ouvrage paru fin 2004 "Le mythe : pratiques, récits, théories , vol 3 : voyance et divination". Paul-Louis Rabeyron y réfléchit, àpartir de différents discours se tenant sur la voyance, àla place qui est laissée dans notre culture (particulièrement en France) àl’étude des phénomènes dits paranormaux. Les notes situées en fin d’article sont àlire avec attention et on pourra consulter également l’abondante bibliographie proposée.

Epistémologie du paranormal et éducation critique : le conflit paradigmatique
S’il est consensuel d’affirmer que l’une des finalités de l’éducation est la formation àl’esprit critique, notamment pour s’émanciper et acquérir de l’autonomie par rapport aux idées toutes faites, aux croyances populaires ou pour distinguer derrière certains discours des intérêts souterrains, nous ne pouvons que constater, en France, le faible nombre de formations institutionnelles ayant pour objectif explicite, direct de développer cet esprit critique.

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