Imprimer cette page

20. La parapsychologie à l’université d’Edimbourg

Rencontre avec le Pr. Robert Morris
dimanche 14 novembre 2004. publié par, Pascale Catala
 
En 2002, lors de la convention annuelle de la Parapsychological Association à Paris, le Pr. Robert Morris, avait présenté un exposé sur la Koestler Parapsychology Unit, département de l’université d’Edimbourg qu’il dirigea jusqu’à son décès en juillet 2004.

La chaire universitaire de parapsychologie d’Edimbourg est actuellement la plus importante mondialement (environ vingt universits au monde possdent une section "parapsychologie"). En Grande-Bretagne, il existe sept centres de recherche, ainsi que des individus isols poursuivant des recherches sur le sujet mais dans le cadre d’autres disciplines. En gnral, la parapsychologie est intgre dans un dpartement de psychologie. Cinquante thses de doctorat ont t soutenues en Grande-Bretagne (ou vont l’tre), dont 16 Edimbourg.

Le financement Edimbourg est assur par l’universit, et certains projets font l’objet de contrats spcifiques avec d’autres organismes. Le centre d’Edimbourg, nomm KPU (Koestler Parapsychology Unit), a t cr suite au legs par Arthur Koestler et sa femme d’un fonds devant permettre l’tude de "la capacit attribue certains individus d’interagir avec leur environnement par des moyens autres que les canaux sensori-moteurs connus". C’est le professeur Robert Morris qui a t admis cette nouvelle chaire de parapsychologie l’universit d’Edimbourg, en 1985. Il s’est efforc de dvelopper un programme de recherche systmatique et responsable, qui puisse intgrer cette discipline controverse au sein des activits d’enseignement et de recherche de la communaut universitaire.

Le premier problme qui s’est pos au Centre Koestler a t de dfinir rigoureusement ce qu’impliquait une recherche srieuse en parapsychologie. Il a donc t tabli six caractristiques de ce qui a t dnomm "parapsychologie intgrative" :
-  la parapsychologie est l’tude du "psi", c’est--dire des nouveaux moyens apparents de communication ou d’interaction entre les organismes et leur environnement, au-del de ceux actuellement compris par la communaut scientifique.
-  le parapsychologie est une aire de recherche pluridisciplinaire, et non une discipline spare ou un sous-domaine de la psychologie.
-  la parapsychologie pose des questions, au lieu de faire des assomptions. Il s’agit de faire des investigations sur les capacits attribus certains individus, sans obligation de prsumer l’existence de cette capacit.

-  la parapsychologie comprend l’investigation de deux types d’hypothses de travail :

L’hypothse du "pseudopsi", qui pose que toutes les preuves de l’existence du psi sont fausses, sont le rsultats d’erreurs ou de mauvaises interprtations des observations

L’hypothse "psi", qui avance que dans certaines conditions, il semble que l’on puisse accder rellement d’authentiques nouveaux moyens de communication.

-  la parapsychologie inclut l’tude de la faon dont nous observons et interprtons les vnements qui se rclament du psi, et de la manire dont nous pouvons tre tromps ou induits en erreur.

-  la parapsychologie utilise les outils de la science, par exemple les descriptions fines des vnements spontans, les enqutes, la formulation et le test d’hypothses, les tudes de corrlations, les exprimentations contrles avec des variations systmatiques de conditions, et la construction de modles thoriques.

Les principaux thmes de recherche Edimbourg :

1 ) Dans le cadre de l’hypothse "pseudopsi" (tude de ce qui "semble tre parapsychologique mais ne l’est pas") :
-  tude de la manire dont nous attribuons du sens aux informations ambigus, psychologie de la perception, analyse des erreurs d’interprtation et de l’auto-illusion
-  dveloppement d’un modle rendant compte de la formation des croyances au paranormal
-  tude des stratgies de l’illusionnisme et de la tromperie dlibre, des techniques de fraude spcifiques la simulation du psi
-  analyse de la critique de la parapsychologie

2 ) Dans le cadre de l’hypothse psi
-  la prcognition et ses hypothses interprtatives alternatives, ses paradoxes
-  les corrlats psychologiques des performances psi, notamment la volont
-  la sensibilit lectromagntique
-  l’exprimentateur/observateur
-  DMILS (Direct Interaction with living systems)
-  OBE (Out of Body Experiment) et les tats modifis de conscience (ganzfeld, rve)
-  approche systmatique des cas spontans, sondages statistiques, intgration du vcu psi ...

Quatre chercheurs plein temps sont actuellement employs au KPU : Caroline Watt, psychologue, qui travaille sur l’effet d’exprimentateur et les cas spontans, Paul Stevens, physicien, qui travaille sur une modlisation physique du psi, Fiona Steimkamp, philosophe, qui travaille sur la prcognition et les problmes philosophiques, et Peter Lamont, historien, qui travaille sur l’histoire sociale et l’illusionnisme.

Depuis sa cration en 1985, les meilleurs acquis du KPU sont pour l’instant :

-  les bons rsultats dans les tudes ganzfeld
-  les bonnes connaissances sur le "non-psi"
-  la possibilit d’expertise pour les autres dpartements universitaires
-  les tudes d’analyse du discours

Pour des renseignements plus complets, consulter le site du KPU (en anglais) : http://moebius.psy.ed.ac.uk/


De plus, Robert Morris a eu l’amabilit de bien vouloir rpondre quelques questions plus personnelles :

Pascale Catala : Mr Morris, sur quel sujet de recherche travaillez-vous actuellement ?

Robert Morris : Nous avons une unit de recherche assez importante et donc beaucoup de projets de recherche. Personnellement, je suis intress par la volition et la confiance, et leur rle par rapport aux phnomnes parapsychologiques. La faon la plus simple d’exprimer cette ide est : "Avec une volont trs forte, on russit mieux dans le psi".

Pascale Catala : Donc l’tude de la motivation ?

Robert Morris : La motivation, mais pas seulement. Egalement, certaines personnes semblent avoir un sens trs fort de la volont, au-del de la motivation. Simplement ils veulent faire les choses leur faon, tre responsables du sens donner, des choses comme a ... Nous nous intressons aux diffrences culturelles, et maintenant une partie de notre travail est faite en collaboration avec des gens de Bali. Bali a une culture beaucoup plus communautaire, et nous avons une culture beaucoup plus individualiste. Ainsi, on peut comparer l’ide de la communication interpersonnelle et ses liaisons avec la motivation, la volition, l’intentionnalit. Egalement, nous sommes en train de dvelopper une sorte de questionnaire, des mesures pour des sujets Bali et en Grande-Bretagne. Nous faisons aussi des interviews des gens et ainsi il y a un aspect plus qualitatif. Un exemple de question que nous nous posons : si une personne essaie d’en influencer une autre distance, l’aider se relaxer, etc (dans le cadre d’une procdure de DMILS), est-ce que le style de volition de l’un ou l’autre sujet importe ? L’hypothse est que pour la personne qui influence l’autre, il est peut-tre mieux d’avoir une volition forte, alors que pour la personne qui est influence, c’est peut-tre le contraire. Voil le genre de choses qui nous intressent.

Mais pour tre franc, je ne fais plus moi-mme normment de recherche, car je passe plus de temps superviser : de trs nombreux tudiants viennent au centre prparer une thse ou prsenter un sujet de recherche.

Pascale Catala : Au sein de vos recherches passes, quels ont t vos rsultats les plus intressants ?

Robert Morris : Probablement, le type d’tude le plus intressant qui a t fait, est le travail ralis avec une de mes tudiantes, Kathy Dalton : elle a obtenu des rsultats extrmement forts avec une procdure de Ganzfeld chez des individus hautement cratifs. Elle travaillait avec des artistes, des peintres, des musiciens, des acteurs, des danseurs ou des auteurs, et elle a eu des rsultats particulirement levs avec les artistes visuels et les musiciens. D’autres chercheurs ont trouv galement de bons rsultats avec les musiciens. Cela semble tre li la crativit en gnral, et il y a maintenant de plus en plus de travaux consacrs la psychologie des musiciens, aux diffrents processus qui se droulent dans le cerveau selon que vous jouez, que vous composez, que vous improvisez du jazz, etc., ce qui implique diffrents niveaux de crativit.

Pascale Catala : Lorsqu’on vous a demand de quelle faon tait considr votre centre par vos collgues des autres dpartements de l’universit, vous avez rpondu que vous n’aviez pas de problmes, que vous tiez mme le prsident de la section britannique de l’Association for the Advancement of Science. La situation en Grande-Bretagne est-elle vraiment si idyllique ? La parapsychologie est-elle vraiment considre comme n’importe quelle autre discipline scientifique, sans qu’il y ait une opposition quelconque ?

Robert Morris : Ce n’est pas parfait. Ce que je voulais dire, c’est que notre unit de recherche est traite avec respect, la fois dans notre universit, mais aussi dans le reste de la Grande-Bretagne. Nous avons bien sr une association de sceptiques, mais nous avons d’assez bonnes relations avec elle, et les sceptiques sont tout fait heureux de nous offrir de parler leur convention, ou de publier dans leur journal. Au sein de mon dpartement, il y a des personnes qui sont trs contentes de ce que nous faisons, d’autres qui sont assez neutres, et il y a quelques personnes qui pensent que c’est probablement assez stupide. Mais l’important est qu’elles n’entreprennent rien contre nous, qu’elles ne nous empchent pas de faire notre travail. En d’autres termes, nous sommes respects en tant que personnes qui essaient de faire du bon travail. Il y a certainement des gens qui pensent que la parapsychologie est une perte de temps, mais l encore ils sont conscients que nous dfinissons notre sujet d’une faon un peu diffrente de celle qui est rpandue : "Des gens vivent des expriences inhabituelles, et nous pouvons certainement aider comprendre cela". Et ainsi, nous n’essayons pas d’imposer une quelconque vision mtaphysique ou quelque chose comme a. D’ailleurs, nous n’avons pas de problmes avec les gens qui ont des croyances religieuses, il y a mme un journal qui s’appelle "The Christian parapsychologist". Une partie de notre recherche porte sur les systmes de croyance, et sur ce qui semble parapsychologique mais ne l’est pas. Et ds le dpart, quand j’ai pass les entretiens pour la chaire de parapsychologie, j’ai fait comprendre trs clairement que j’en savais beaucoup sur les moyens de simuler ces phnomnes, et les universitaires ont beaucoup apprci cela. Je pense que cela signifie qu’on vous fait plus confiance si vous dites simplement : "Il semble que l’on ait quelque chose d’intressant ici", cela montre que nous ne sommes pas des croyants tout crin. Il faut dire que le groupe de sceptiques britanniques est rellement "sceptique" (je ne connais pas les sceptiques franais, et donc ne me permettrais pas de commentaires sur eux). Cela signifie que nos sceptiques sont sceptiques propos de tous ceux qui font des assertions extrmement premptoires. Et celui qui dit "Tout cela n’est bon qu’ mettre la poubelle" est aussi en train de faire une affirmation premptoire. Donc, la majorit des sceptiques britanniques ne dfendraient pas cette assertion. Nous pouvons dialoguer avec eux. D’ailleurs, certains de mes tudiants sont devenus trs actifs dans un groupe sceptique et nous sommes rests trs bons amis. Et tous ont vraiment conscience que nous essayons de travailler le plus honntement possible. Quand je rencontre d’autres universitaires, s’ils nous connaissent et savent comment nous travaillons, il n’y a pas de problme. S’ils ne nous connaissent pas, bien sr, ils peuvent quelquefois tre ngatifs et dcourager les tudiants de s’engager dans notre voie. Mais encore une fois, l’important est que personne n’essaie d’interfrer avec nous.

Au dpart, il y avait des dpartements du campus qui ne nous voyaient pas d’un trs bon il, mais heureusement le Dr Beloff, qui avait t prsent sur le campus depuis 15 ans, nous avait beaucoup facilit les choses, il avait expliqu aux gens, prpar l’opinion ... Voil quelques lments. Ce n’est pas parfait.

Pascale Catala : En France, quand un chercheur essaie de travailler sur un sujet de parapsychologie, cela risque de nuire sa carrire, de le discrditer, de lui causer des ennuis, etc. Pourriez-vous nous donner quelques conseils sur la stratgie adopter pour amliorer la situation franaise ?

Robert Morris : Oui. Je ne sais pas dans quelle mesure ce que nous faisons peut tre gnralis la France, c’est vous de voir ce qui peut vous tre utile ... Mais certainement, je pense qu’il est important que les parapsychologues franais soient trs comptents, qu’ils sachent trs bien ce qu’ils font, cela signifie dans l’idal qu’ils aient une bonne mthodologie, qu’ils connaissent les statistiques (il faut au moins que quelqu’un dans l’quipe soit trs pointu en statistiques, il faut avoir accs cette expertise). Il faut montrer que vous connaissez le principe de votre mthodologie, et galement que vous tes au courant des interprtations alternatives (les erreurs cognitives, les illusions, les fraudes etc). Nous, nous avons de bonnes relations avec les illusionnistes (nous les embauchons mme souvent). Et Marcello Truzzi a fait une enqute auprs de la socit amricaine d’illusionnistes, et a trouv que leur acceptation des phnomnes paranormaux tait aussi grande que dans la population gnrale. Donc, il n’y a pas lieu d’avoir une relation de controverse avec eux, et franchement je vous conseillerais de cooprer avec la communaut des illusionnistes, de les consulter.

Je pense que ce qui est quelquefois trs difficile grer, c’est l’aspect relations publiques, et les mdias. En France, il y a un biais ngatif envers la parapsychologie dans les mdias. En Grande-Bretagne, quelquefois notre plus gros problme est qu’il y a un biais beaucoup trop positif : ils exagrent les choses, et font des dclarations que nous-mmes n’avons pas faites. Donc, je pense que peut-tre il serait bon d’tablir de bonnes relations avec certains journalistes. Quelquefois en Grande-Bretagne, nous avons rencontr des cas o certains mdias avaient une directive, comme une position officielle, ils ne voulaient pas prsenter les choses positivement. Bien souvent aussi, les mdias n’aiment pas les positions mesures, quilibres, ils aiment abonder dans un sens ou dans un autre (cela est d’ailleurs valable pour la couverture mdiatique des sciences en gnral). Donc je pense qu’il est important d’tablir une bonne communication, pour pouvoir dire : voil ce qui est vrifi, et ce qui ne l’est pas.

Enfin, je ne sais pas combien de praticiens, de "mdiums commerciaux" vous avez en France, mais cela peut aussi causer des problmes, parce qu’ils monopolisent la parole. Une partie du problme vient du fait qu’il n’y a pas encore de dfinition lgale du terme "parapsychologue", comme il peut y en avoir pour "psychologue". N’importe qui peut se proclamer parapsychologue et profrer n’importe quelle dclaration. C’est un point important considrer galement. J’espre que ces quelques lments pourront vous tre utiles.