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8. Sur le pseudo-scepticisme

par Marcello Truzzi
vendredi 21 décembre 2007.
 
Au fil des années, j’ai souvent décrié la mauvaise utilisation du terme "sceptique" lorsqu’il est utilisé pour faire référence à l’ensemble des critiques de prétendues preuves d’anomalies. Hélas, le terme a été mal employé autant par les partisans que par les critiques du paranormal. Parfois les usagers du terme ont distingué ce qu’on appelle des sceptiques "modérés" par opposition à des sceptiques "durs", et j’ai en partie ravivé le terme de "zététique" à cause du dévoiement du terme. Mais je pense que les problèmes générés dépassent aujourd’hui la simple terminologie et que les choses doivent être mises au clair. Le "scepticisme" faisant précisément référence au doute plutôt qu’à la dénégation - l’incrédulité plutôt que la croyance - les critiques adoptant une position négative plutôt qu’agnostique mais continuant à se qualifier de "sceptiques" sont en fait des pseudo-sceptiques et ont, je pense, acquis un avantage indu en usurpant ce terme.

En science, la charge de la preuve repose sur celui qui a la prtention de quelque chose ; et plus une revendication est extraordinaire, plus est importante la valeur de la preuve attendue. Le vritable sceptique adopte une position agnostique, considrant que la revendication peut n’tre pas encore prouve plutt que de la considrer comme rfute. Il considre que celui qui revendiquait la ralit de l’anomalie n’a pas apport de preuves suffisantes et que la science doit donc continuer laborer son modle cognitif de la ralit sans incorporer la revendication extraordinaire comme s’il s’agissait d’un nouveau "fait". Le vritable sceptique n’affirmant rien, il n’a pas le devoir de prouver quoi que ce soit. Il continue simplement utiliser les thories tablies de la "science conventionnelle" comme il le fait d’habitude. Mais si un critique affirme qu’il existe une preuve rfutant un phnomne, qu’il a une hypothse ngative - en disant, par exemple, qu’un rsultat apparemment favorable l’hypothse psi tait en fait d un artefact - il affirme une prtention et doit par consquent en assumer la dmonstration. Parfois, de telles affirmations ngatives de la part de critiques sont aussi relativement extraordinaires - par exemple, qu’un ovni tait en fait un plasma gant, ou qu’un sujet d’une exprience parapsychologique aurait t aid par une capacit d’audition anormale lui ayant permis d’entendre ce que d’autres oreilles normales ne seraient pas parvenues remarquer. Dans de tels cas, la personne faisant des affirmations ngatives pourrait donc avoir apporter des lments de preuve plus difficiles produire que ce quoi l’on pourrait normalement s’attendre.

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Couverture du Zetetic Scholar n°12-13, 1987

Les critiques faisant des affirmations ngatives, mais se qualifiant tort de "sceptiques", agissent souvent comme si aucune preuve de leurs dires n’tait attendu d’eux, alors qu’une telle position ne serait approprie que pour un agnostique ou un sceptique vritable. Il en rsulte que de nombreux critiques semblent considrer que la prsentation d’un seul contre-exemple est suffisante pour appuyer leur affirmation ngative, en misant sur la plausibilit plutt que sur la preuve empirique. Ainsi, si l’on peut montrer qu’un sujet dans une exprience psi a eu l’opportunit de tricher, de nombreux critiques sembleront supposer non pas simplement qu’il a probablement trich, mais qu’il a bel et bien trich, quelle que puisse tre le manque total de preuves d’une telle tricherie et parfois mme en ignorant la rputation d’honntet dudit sujet. De mme, des procdures inadquates d’alatoirisation sont parfois supposes tre la cause des scores psi levs d’un sujet mme si n’a pu tre tabli que la seule possibilit qu’un tel artefact ait pu rellement interfrer. Bien sr, la validit des conclusions d’une exprimentation est grandement rduite lorsque nous dcouvrons une faille dans le protocole qui permettrait un artefact de fausser les rsultats. Dcouvrir une opportunit d’erreur devrait rendre de telles expriences moins probantes et gnralement peu convaincantes. Cela invalide gnralement la revendication d’infaillibilit de l’exprimentation, mais cela ne permet pas de rfuter l’existence d’une anomalie.

Montrer que des lments ne sont pas convaincants ne mne pas une rfutation complte. Si un critique affirme que le rsultat tait d un artefact X, ce critique a alors pour fardeau de devoir dmontrer que l’artefact X peut et a probablement d produire de tels rsultats dans de telles circonstances. Evidemment, dans certains cas, la simple plausibilit de cette explication par l’artefact pourrait tre si grande que pratiquement tous accepteraient l’argument ; par exemple, lorsque nous apprenons que quelqu’un connu pour avoir trich dans le pass a eu l’occasion de tricher dans ce cas, nous pourrions raisonnablement conclure qu’il a probablement trich cette fois aussi. Mais dans bien trop de cas, le critique qui fait d’un artefact un argument simplement plausible ferme la porte des recherches futures alors qu’une science adquate require galement le test de l’hypothse artefactuelle. Hlas, la plupart des critiques semblent satisfaits de produire des contre-explications post hoc en restant bien cals dans leurs fauteuils. Quel que soit le ct qui finit par avoir raison, la science progresse mieux travers des investigations en laboratoire.

D’un autre ct, les partisans de l’existence d’une anomalie qui reconnaissent l’erreur ci-dessus pourrait aller trop loin dans la direction oppose. Certains arguent, comme Lombroso lorsqu’il a dfendu la mdiumnit de Palladino, que la prsence de perruques n’invalide pas l’existence de cheveux vritables. Nous devons tous nous souvenir que la science peut nous dire ce qui est empiriquement improbable mais pas ce qui est empiriquement impossible. La preuve en science est toujours une question de degr et est rarement, si ce n’est jamais, fait de conclusions absolues. Certains partisans de l’existence d’anomalies, tout comme certains critiques, semblent peu enclins considrer la preuve en termes de probabilits, s’accrochant au moindre dtail comme si le critique devait rfuter tout ce qui semble favorable une revendication particulire. Les critiques comme les partisans ont besoin d’apprendre se reprsenter le jugement scientifique comme quelque chose de similaire celui donn dans les cours de justice, c’est--dire imparfait et avec divers degrs de preuves et d’indices. La vrit absolue, comme la justice absolue, est rarement accessible. Nous ne pouvons que faire de notre mieux pour nous en approcher.

Texte initialement publié dans le Zetetic Scholar, n° 12-13, 1987. Nous remercions Jérôme Beau pour nous en avoir fourni une traduction.