Imprimer cette page

3. Marcello Truzzi (1935 - 2003)

Fondateur de la zététique moderne
vendredi 29 juillet 2016. publié par, Renaud Evrard
 
(JPEG) Truzzi était un professeur de sociologie de l’Université du Michigan. Ses origines familiales le firent baigner dans le cirque et, plus particulièrement, dans le jonglage, dont il fut l’un des historiens. Magicien professionnel, il cumulait les domaines de compétences et cultivait sa curiosité pour toutes les sciences. Sociologue, il était célèbre pour ses nombreux textes, dont le best-seller de 1968 : « La sociologie au quotidien ». En criminologue, anthropologue mais aussi zététicien, on lui doit avec Arthur Lyons le livre « The Blue Sense » (1992) qui analyse plusieurs cas de « voyants détectives » usant de leur « flair » pour résoudre des crimes. Le plus souvent, Truzzi et Lyons trouvèrent que les résultats des voyants avaient été exagérés, mais ils ne dénigrèrent pas complètement de telles possibilités, pensant même qu’il existait quelques cas isolés où les voyants avaient pu donner des indices essentiels. Sa carrière de sceptique est à l’image de cette investigation aux conclusions pondérées : c’est un sceptique « équilibré », préconisant de considérer les preuves avec tous les points de vue possibles. Nous allons tout d’abord nous pencher sur la façon dont il a encouragé le dialogue entre sceptiques et parapsychologues, pour ensuite évaluer l’impact de son travail sur le monde de la métapsychique.

Le pionnier de la zttique

(JPEG)
The Blue Sense, par A. Lyons et M.Truzzi, un des meilleurs livres sur les "voyants détectives"

Truzzi co-fonda le CSICOP (Comit pour l’Investigation Scientifique des Prtentions Paranormales - et accessoirement jeu de mots phonique pour dire psi-cop , soit flic du psi  !) avec Paul Kurtz en 1976. Il aida l’criture des statuts et l’dition de la premire revue baptise Zetetic. Le but du comit tait initialement de s’engager dans une tude quitable des affirmations des tenants du paranormal. Aprs chaque enqute approfondie, le comit devait publier ses rsultats, qu’ils soient ou ne soient pas en faveur de l’hypothse paranormale. D’abord enthousiaste l’ide de participer une activit sceptique de doute mthodique, il accusa le reproche d’un manque de ferveur dans la croisade contre l’irrationalisme , terme par lequel les membres du CSICOP caractrisaient souvent les opinions contraires la leur. Se dfinissant lui-mme comme ztticien, en rfrence un art du doute d’une antique cole philosophique, il s’indigne des pratiques zles de ses confrres Paul Kurtz, Martin Gardner, James Randi, Ray Hyman et Dennis Rawlins. Il ne souhaite pas casser du paranormal , selon la pratique du debunking (de la moquerie , dira Truzzi), qui revient porter un dni sur un ensemble d’expriences et traiter les proto-scientifiques comme des adversaires. C’est pourquoi il critiqua plus tard le projet Alpha de Randi visant infiltrer des prestidigitateurs dans le laboratoire de parapsychologie de l’Universit Washington St-Louis, dans le seul but de provoquer un scandale qui conduisit la fermeture de ce laboratoire [1].

C’est finalement en 1977, lors de l’affaire autour d’une analyse de l’ effet Mars revendiqu en astrologie par Gauquelin, que Truzzi remit sa dmission au CSICOP. L’assertion de Gauquelin impliquait de meilleures aptitudes sportives des personnes nes sous la plante Mars . Le statisticien Marvin Zelen avait suggr une nouvelle tude de cette assertion, appuy dans sa dmarche par Truzzi. Le CSICOP a donc sponsoris une tude qui tourna au fiasco : plusieurs vnements amenrent le doute sur l’impartialit des procdures utilises par le comit. Dennis Rawlins, qui s’occupait de la recherche, confessa que le prsident du comit Paul Kurtz avait voulu savoir quelle direction prenaient les donnes avant de complter la procdure en les publiant. Truzzi nota galement un ensemble de biais dans la faon de traiter les rsultats en les rinterprtant ngativement aprs-coup.

Truzzi employa la notion de pseudo-scepticisme pour se faire le critique de ses collgues.

Par pseudo-sceptiques, Truzzi entendait ceux qui cultivent leurs prjugs sans passer par le terrain de l’enqute et de l’exprience. Lui-mme confia au New York Times qu’il ne doutait pas que 99% de l’occultisme tait empiriquement faux, mais son approche restait base sur l’examen des preuves par des personnes qualifies pour le faire, et non sur la condamnation catgorique.

Il leur reprocha leur manque d’objectivit, leur allgeance aux mdias, et l’aspect unilatral de leur dmarche sceptique. Il comprit que, sous couverture de prestige scientifique, le CSICOP tait plus une entreprise de propagande qu’une organisation scientifique. L’intrt majeur du comit n’tait pas d’enquter, mais de servir comme (...) un groupe de relations publiques pour l’orthodoxie scientifique  [2]. Son objection principale tait que le CSICOP prenait souvent position publiquement comme s’il reprsentait la communaut scientifique dans son ensemble, alors que ses membres ne pouvaient pas tre qualifis pour tre plus que de simples avocats d’une certaine vision du monde.

Du Ztticien l’Anomaliste

(JPEG)
Couverture du Zetetic Scholar n°12-13, 1987

Truzzi se dissocia donc du CSICOP, fonda et dirigea en 1981 le Centre de Recherche sur les Anomalies Scientifiques, mme s’il commena ds 1978 publier le Zetetic Scholar (ZS), une revue conue pour permettre la discussion sur des anomalies et des thories non-orthodoxes. La revue publia des articles et des dbats portant sur la parapsychologie, l’ufologie, l’astrologie, et sur la zoologie et l’anthropologie non-orthodoxes. Durant sa brve existence de 1978 1987, le ZS a su tre une alternative pdagogique et impartiale au Skeptical Inquirer nouvellement publi par le CSICOP.

En 1982, Truzzi devint l’un des fondateurs de la Society for Scientific Exploration (SSE), ralisant plusieurs gards ce qu’il avait espr comme destin pour le CSICOP : un moyen d’examiner scientifiquement les anomalies. Car, contrairement au CSICOP qui tait guid par un point de vue corporatiste, la SSE se voulait un forum pour les chercheurs qui ne soit pas dirig par une poigne de membres influents. Au fil des ans, la participation de Truzzi la SSE est devenue importante, tant dans son rle de conseiller, que dans celui de porte-parole et de participant actif.

Truzzi est aussi devenu membre associ de la Parapsychological Association, et il frquentait le milieu des parapsychologues o ceux-ci, tel Krippner, taient surpris de son ouverture d’esprit tandis que lui-mme tait surpris de leur scepticisme [3]. Il avait une connaissance encyclopdique non seulement des arguments sceptiques, mais aussi de l’histoire et de la pratique parapsychologique, tout autant que de la philosophie des sciences. Si bien que le professeur Daryl J. Bem remarquait encore rcemment : Avant qu’il y ait Google, il y avait Marcello.  [4].

En fait, c’est le seul sceptique’ dont j’ai vraiment senti qu’il faisait son travail en gardant un esprit ouvert et impartial.
Lyn Buchanan, participante au programme de Remote Viewing de l’US Army.

Il participa l’International Remote Viewing Association ds 1999, en impulsant et en conseillant l’organisation des recherches sur la vision distance, et galement en faisant une confrence importante sur le scepticisme et le Remote Viewing pour le congrs tenu Mesquite, au Nevada, en l’an 2000.

Je suis convaincu que la premire obligation de n’importe quel enquteur ou scientifique est de ne rien faire pour bloquer l’enqute. Le rle d’un sceptique devrait tre de ne pas freiner la recherche, mais de la mettre au dfi et de l’examiner. Je ne suis pas oppos aux supposes anomalies et l’ide de laisser la porte ouverte de nouveaux phnomnes. Selon mon exprience, la majorit des personnes qui travaillent dans le champ de la parapsychologie le font de faon honnte et sincre, en essayant de faire leur mtier le mieux possible. Il y a certainement des voiles par endroits qui doivent tre dvoils, mais je pense que nous devons tre trs prudent pour ne pas jeter le bb avec l’eau du bain.
Communication l’crivaine Lois Duncan.

Truzzi a tabli une importante distinction entre les crypto et les para sciences. Les cryptosciences tudient des objets cachs dont l’existence peut tre prouve par la dmonstration publique d’un seul spcimen de la catgorie mise en cause (par exemple, une carcasse de Bigfoot). Par contraste, les parasciences ont faire avec des types inattendus de causalit, telle que la psychokinsie. La preuve en parasciences doit le plus souvent tre infre (par exemple via les statistiques), ne pouvant se suffire d’une unique dmonstration publique. Truzzi considrait donc que la parapsychologie allait dans le bon sens, et qu’on pouvait mme parler son sujet d’une proto-science, d’une science en devenir. On doit galement Truzzi, avant Carl Sagan, l’ide que des affirmations extraordinaires appellent des preuves extraordinaires . Mais Truzzi est revenu sur cette phrase en concluant que c’tait un illogisme vide de sens, et qu’il s’accordait avec la critique qu’en avait faite John Palmer [5].

Les efforts de Truzzi ont conduit de nombreux parapsychologues prendre des prcautions supplmentaires dans leurs protocoles pour prvenir les fraudes. Il les poussa consulter des prestidigitateurs et aida de nombreux chercheurs amliorer leurs connaissances sur l’illusionnisme et le mentalisme. Truzzi voyait la science comme un systme auto-correctif : il croyait dans le processus scientifique, dans sa capacit progresser naturellement si une diversit d’opinions et de dialogues tait encourage [cf. note 2]. En France comme ailleurs, ztticiens et mtapsychistes devraient chercher honorer la mmoire de Truzzi.

A consulter :

-  Site en hommage Truzzi par G.P. Hansen.
-  Article avec une bibliographie trs complte sur la carrire de Truzzi : Gerd H. Hovelmann, Devianz und Anomalistik : Bewhrungsproben der Wissenschaft, Prof. Dr. Marcello Truzzi (1935-2003), Zeitschrift fr Anomalistik Band 5 (2005), S. 5-30.
-  Articles de M. Truzzi en ligne : Sur le pseudo-scepticisme, traduit par Jrme Beau, Zetetic Scholar, 1987 ; The Perspective of Anomalistics ; An End to the Uri Geller vs. Randi & CSICOP Litigations ?, .

[1] Truzzi M., (1987) : Reflections on Project Alpha  : Scientific experiment or conjuror’s illusion ?, Zetetic Scholar, N12/13, 73-98.

[2] Truzzi M. (1989), traduit par Jrme Beau : Rflexions sur la rception des dclarations non-conventionnelles en science.

[3] Remembering Marcello Truzzi, par Stanley Krippner.

[4] Recollections of Marcello Truzzi, par Rosemarie Pilkington, prsent au 46me congrs annuel de la Parapsychological Association. Vancouver, British Columbia. August 2 - 4, 2003.

[5] Memorial to Marcello Truzzi, par John Palmer, prsent au 46me congrs annuel de la Parapsychological Association. Vancouver, British Columbia. August 2 - 4, 2003.