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15. Hegel et la lucidité magnétique

samedi 22 avril 2006. publié par, Bertrand Méheust
 
Les rationalistes des Lumières niaient la clairvoyance, tandis que les romantiques la considéraient comme une voie d’accès vers un mode de connaissance plus élevé. Hegel, lui, reconnaît sa réalité, mais lui assigne un statut inférieur dans l’histoire de l’esprit.

Comme beaucoup de philosophes au dbut du XIX sicle, il connat et admet les phnomnes produits par les magntiseurs. Non content d’accepter les faits de lucidit, il critique mme dans son Prcis de l’Encyclopdie des sciences philosophiques ceux qui les nient au point de refuser de voir ce qu’ils ont sous les yeux.

" Dans ce domaine crit-il, pour pouvoir croire ce que l’on voit de ses yeux, et plus encore pour comprendre, la condition fondamentale est de ne pas se trouver embarrass dans les thories intellectualistes."(Prcis de l’Encylopdie des Sciences philosophiques, Vrin, 1978, alina 406). On ne peut comprendre les phnomnes de la lucidit magntique, poursuit-il, "tant qu’on part du prsuppos de personnalits indpendantes entre elles, et indpendantes du contenu, et du prsuppos que le fractionnement spatial et temporel est absolu."

Comme le montre ce passage dcisif, Hegel a compris la leon profonde de ces phnomnes et, sur ce point, il va bien plus loin dans la remise en cause de nos catgories que ne le feront, au XX sicle, des philosophes comme Sartre, Husserl ou Heidegger. Mais, comme le remarque Ernesto de Martino, il persiste juger les phnomnes de la lucidit magntique depuis un point de vue qui consacre la supriorit de la pense occidentale. A ses yeux, les peuples qui vivent en harmonie avec la nature sont moins avancs au point de vue spirituel. Les phnomnes magntiques mettent en oeuvre un mode de communication immdiate avec la nature qui renvoie un stade rvolu de l’esprit. C’est en effet dans un tat d’inconscience, de renoncement soi, que le somnambule magntique acquiert ses informations extrasensorielles, pntre la conscience d’autrui, ou accde la connaissance d’vnements futurs. Or, cet tat a t surmont par le dveloppement de l’esprit. Il est l’expression d’ un stade archaque que Hegel caractrise comme celui de "l’me sensible", sorte d’instance situe entre l’esprit rflchissant et la pure vitalit animale. A ce stade, l’esprit reste encore prisonnier des sensations qui le saturent, et de ses tats affectifs. La vritable libert de l’esprit doit passer par un arrachement pralable ce sympathisme originel. Les extases magntiques observes en Occident tmoignent d’une rgression morbide vers cet ge de l’esprit o la conscience tait encore englue dans le monde. Hegel reste donc tributaire de la reprsentation platonicienne de la divination comme dlire et imprsence soi, mais il n’en retient qu’un aspect et l’historicise. Alors que Platon situait le dlire prophtique la fois au-dessus et en-dessous de la raison, il le rduit un mode d’exprience infrarationnel. C’est autour de cette thse que s’organisera, chez les mtapsychistes, un dbat qui n’a pas encore trouv de solution satisfaisante. Les phnomnes paranormaux comme la clairvoyance sont-ils rgressifs ? Constituent-ils des "fossiles psychiques", comme semble l’attester le fait qu’ils paraissent plus intenses et mieux attests dans les socits archaques ? Mais l’ide qu’ils seraient plus intenses dans ces socits n’est-elle pas illusoire ? Un Alexis Didier n’est-il pas un devin aussi puissant, dans son registre, qu’un oracle antique ? Le psi ne constitue-il pas au contraire une potentialit toujours disponible chez l’homme moderne, et susceptible de prendre des formes nouvelles, comme le pensera un Jaurs, dans le prolongement des ides des magntiseurs ? Il n’est pas ncessaire d’entrer dans ce dbat pour jauger l’apport d’Hegel. Discuter le statut de ces phnomnes est une chose, les accepter en est une autre. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus (ou pas encore) dbattre de leur statut, puisque la question mme de leur ralit est sortie de l’horizon de la philosophie. Aussi, les choses tant ce qu’elles sont, le simple fait qu’un des plus puissants esprits de l’Occident ait cru devoir affronter le dossier du magntisme est dj en lui-mme porteur d’une information essentielle sur les limites de notre univers culturel.

Cet article est un extrait du livre de Bertrand Meheust : "100 mots pour comprendre la voyance".