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Nouvelles perspectives sur les relations entre la psyché et le cosmos

Nouvelles perspectives sur les relations entre la psyché et le cosmos
par Pierre Janin


(JPEG) Cet extrait de la Revue Métapsychique n°18 (1973, pp. 63-89) fut en son temps un article théorique majeur, inspirant àHelmut Schmidt ses travaux sur la rétro-psychokinèse, et définissant un programme de recherches que l’ingénieur Pierre Janin conduira durant une décennie. Cet article s’efforce de penser la psychokinèse àla lumière d’une interprétation de la physique quantique, mais, par son exposé clair et progressif, il ouvre et croise plusieurs perspectives pour une compréhension générale de ce que seraient les phénomènes psi.

I. INTRODUCTION

En Mécanique quantique, au niveau des interactions entre particules élémentaires, les physiciens nous apprennent que tout acte de mesure interfère dans des proportions mal prévisibles avec la grandeur mesurée. Ce fait est depuis longtemps reconnu, mais que signifie-t-il au juste ? Quelle réalité fondamentale exprime-t-il ? Comment l’intégrer à une vision du monde où, dans les conditions ordinaires, les grandeurs mesurables sont depuis toujours si totalement indifférentes au fait qu’on s’occupe d’elles ou non ? Autant d’interrogations qui restent aujourd’hui encore sans réponse satisfaisante. Dans son livre intitulé Le second principe de la science du temps [1], le physicien français 0. Costa de Beauregard montre en détail que cette question et d’autres en physique théorique font l’objet d’interprétations très divergentes de la part des physiciens eux-mêmes, car ce dont il s’agit finalement n’est rien moins que de savoir comment doivent être comprises les lois élémentaires des interactions matérielles. N’étant absolument pas compétent pour émettre un avis technique, l’auteur se contentera de donner, à propos de la question posée plus haut, une esquisse du problème essentiel qu’elle implique à ses yeux c’est-à-dire un problème philosophique général ; cela devrait amplement suffire à la compréhension de la suite de cet essai étant donné que, comme on pourra le constater, ce que nous aurons en définitive demandé aux physiciens et à leurs incertitudes aura simplement été de nous suggérer une hypothèse de travail à caractère non technique et qui déborde d’ailleurs largement leur domaine propre. Au lecteur désireux de s’informer plus à fond sur les points précis de théorie et d’expérimentation auxquels le débat s’applique concrètement en physique, et qui n’est pas en mesure d’affronter la littérature spécialisée, nous suggérons de consulter, par exemple, le livre cité plus haut (qui contient aussi une très abondante bibliographie), ainsi que l’article de Xodarap [2] dont il sera question un peu plus loin. Mentionnons également la revue faite par C.T.K. Chari [3], dans une perspective qui correspond directement à notre problème, des diverses interprétations données par les physiciens à la notion de probabilité en Mécanique quantique.

Précisons les conditions particulières où se trouve l’observateur en Mécanique quantique : pour commencer, toute interaction élémentaire a un caractère aléatoire quant à ses résultats, c’est-à-dire que le physicien est incapable de décrire ceux-ci à l’avance autrement que sous la forme d’un éventail de possibilités plus ou moins probables. Et ce sont précisément ces résultats non rigoureusement prévisibles à l’avance que l’observateur modifie obligatoirement quand il cherche à les mesurer. Autrement dit, entre l’évènement à caractère aléatoire E et l’observation 0 qui va le suivre, la conscience connaissante ne peut pas se prononcer avec certitude sur le résultat "en soi" de E ; en revanche, à la suite de l’observation 0, elle peut se prononcer mais après avoir forcément modifié ce résultat ’’en soi" dans des proportions inconnues.

Dans de telles circonstances la conscience se voit en somme défiée dans son rôle traditionnel de miroir objectif d’une réalité extérieure à elle et indépendante d’elle, ce rôle de ’’conscience épiphénomène’’ que la pensée cultivée quasi-unanime de l’Occident lui attribue depuis un siècle au moins : en effet, en E elle ne peut refléter que du flou, et en O elle modifie l’image qu’elle était censée réfléchir ! Serait-elle donc finalement autre chose qu’un miroir ? C’est précisément l’enjeu des exégèses et controverses évoquées plus haut et qui, dans le monde des physiciens en particulier, sont allées bon train autour de ce point central : le caractère aléatoire des interactions quantiques et l’influence de l’observateur sur l’objet observé sont-ils le produit d’une ignorance de notre part, d’une insuffisance de notre outil théorique et de nos moyens d’observations, ou bien traduisent-ils au contraire la nature ultime et irréductible des choses ? Dans la première éventualité, on peut espérer que de prochains progrès dans la théorie physique rendront à la conscience sa puissance de déduction a priori et sa pureté objective : c’est, d’une façon générale, la position des partisans des philosophies de la connaissance et des avocats du déterminisme. Dans la seconde, on abandonne résolument la conception d’une conscience épiphénoménale. Tout un courant de la pensée actuelle va dans ce sens : dans la voie ouverte par la phénoménologie, il est devenu classique de considérer que la donnée centrale de la relation de l’homme au monde n’est pas le monde, mais l’intentionnalité active par laquelle l’homme se met en rapport avec ce qui n’est pas lui-même ; les parapsychologues, de leur côté, proposent de nombreuses preuves empiriques de l’efficacité concrète de l’esprit ; en cybernétique, il est assez couramment admis que l’information - notion qui a pourtant, semble-t-il, des implications psychologiques - est équivalente à la néguentropie [4], grandeur purement physique. Et enfin, il existe des physiciens pour prendre tout à fait au sérieux l’idée d’une insertion de la conscience dans le cosmos et pour chercher à en exprimer le principe en termes clairs.

C’est dans ce contexte qu’un éminent chercheur français qui écrit sous le pseudonyme de I.E. Xodarap, depuis longtemps préoccupé par ces problèmes, avance dans une étude récente [5] l’hypothèse fondamentale suivante, que nous avons quant à nous adoptée à titre d’hypothèse de travail et qui est à l’origine de l’ensemble des présentes réflexions : toute conscience est de droit symétriquement cognitive et active (ou organisatrice). Xodarap concentre essentiellement ses efforts sur le plan théorique, et bien qu’il considère explicitement que les essais réussis de psychocinèse en particulier ceux qui impliquent directement des interactions quantiques comme ceux faits avec les générateurs de Helmut Schmidt - apportent à sa thèse un puissant appui expérimental, il n’a pas, ou pas encore, exploré un certain nombre des perspectives ouvertes à notre avis par son hypothèse, en parapsychologie et dans les domaines voisins ; c’est ce que nous nous proposons de faire ici, et cela bien entendu sous notre seule responsabilité.

Avant de commencer. notons que poser l’hypothèse de l’efficacité organisatrice d’une conscience perçue quotidiennement comme purement cognitive et passive peut paraître assez vain, pour qui ne garde pas présent à l’esprit le contexte d’où elle est issue : celui de la mesure ou de l’observation des résultats d’évènements aléatoires ; autrement dit, le rôle actif de la conscience est postulé non pas sur des objets préalablement déterminés, mais précisément là où la nature de ce qui est observé est a priori incertaine ; en quelque sorte, il est suggéré qu’à un vide de la connaissance passive vient faire pendant une conscience capable de le remplir activement, ce qui paraît peut-être un peu moins inadmissible.

Par ailleurs, de nombreux physiciens ont le sentiment que le hasard macroscopique que nous connaissons tous - celui qui préside aux jeux de pile et face, aux jets de dés, à la battue des cartes, etc. - est très probablement une conséquence du hasard essentiel à l’œuvre dans les interactions quantiques. On ne considère généralement pas qu’une démonstration définitive ait été donnée à ce sujet, mais on admet qu’en particulier les travaux du groupe de G.M. Prosperi en Italie, avec Bocchieri, Daneri, Loinger, posent d’importants jalons dans ce sens [6]. C’est pourquoi il n’est pas déraisonnable d’estimer que la supposition de Xodarap peut, sans faire violence à la pensée de son auteur, être étendue aux processus aléatoires à l’échelle visible. C’est en tout cas le point de vue que nous adopterons ici ; il fait partie intégrante de notre hypothèse de travail. Compte tenu de cette remarque et de la précédente, nous formulerons désormais cette hypothèse sous la forme suivante, que nous appellerons ’’principe de l’efficacité de la conscience’’ :

Toute conscience appliquée aux résultats d’un processus aléatoire quantique ou non est indissolublement à la fois cognitive et active (organisatrice).

Qu’il soit bien clair encore une fois que si nous avons demandé leur avis aux physiciens dans cette Introduction, c’est uniquement parce que le problème très général dont nous nous occupons, celui de la fonction de la conscience dans l’univers, ou si l’on veut celui des rapports de l’esprit avec la matière, se pose très concrètement en physique fondamentale. Cette visite dans un domaine voisin a eu pour résultat de nous suggérer le postulat ci-dessus comme hypothèse de travail valable pour notre domaine propre. Nous nous proposons maintenant d’en développer les conséquences : d’abord nous montrerons que ce postulat vaut comme principe explicatif susceptible d’éclairer à lui tout seul tout l’acquis empirique de la parapsychologie actuelle ; ensuite et surtout nous l’utiliserons en tant que principe heuristique fondamental, ouvrant une nouvelle et vaste perspective sur la paranormalité, modalité essentielle (à côté de la normalité) des rapports entre psyché et cosmos ; cela nous permettra de préciser ce qui est finalement en jeu dans toute situation parapsychologique, à savoir le contenu symbolique de la psyché, et en particulier de retrouver le statut exemplaire de ces précurseurs mal compris qu’ont été jusqu’ici les pratiques divinatoires traditionnelles ; par ailleurs nous aurons montré au passage dans quelles voies inédites devrait s’engager la recherche expérimentale, seule susceptible de fournir une pierre de touche à la justesse de nos conceptions dans tous les domaines inexplorés qu’elles abordent, et à la longue de donner vraiment corps à l’idée essentielle qui leur est sous-jacente, à savoir que dans le cosmos la dimension psychique existe en tant que telle et est irréductible à aucune autre.

II. LA PSYCHOCINESE

La conséquence la plus évidente du principe d’efficacité de la conscience est de légaliser tous les effets de psychocinèse déjà enregistrés par les parapsychologues, dans la mesure où ils se sont exercés sur des objets aléatoires tels que le résultat des jets de dés, l’ordre des cartes dans un jeu battu au hasard, les nombres fournis par un générateur aléatoire, etc. En effet, nous ne pouvons pas englober dans la même explication les autres cas de psychocinèse, en particulier les phénomènes spontanés - parmi lesquels les poltergeists - puisqu’il s’agit là, à première vue, d’actions sur des objets déterminés à l’avance et concernant lesquels il ne peut donc se produire ce ’’vide de la connaissance’’ impliqué dans notre hypothèse. Nous reviendrons plus loin sur cette difficulté. Dès maintenant cependant, notre hypothèse apparaît déjà bien utile si elle rend compte de cet important chapitre de la recherche parapsychologique qui s’est consacré à la mise en évidence systématique, et réussie, de l’influence de la volonté sur le hasard.

Mais on peut aller plus loin. Xodarap indique que dans les réflexions de certains physiciens sur les mesures au niveau quantique, il entre explicitement l’éventualité d’une action exercée par l’observateur sur un évènement quantique passé. Ceci nous conduit à remarquer qu’effectivement, dans l’énoncé dont nous partons (directement inspiré des considérations de ces physiciens), la dimension temporelle est absente. Autrement dit aucune restriction ne s’attache en principe à la définition du moment où a lieu le processus aléatoire, par rapport à celui où la conscience observatrice qui le vise entre en activité. Cela signifierait qu’on devrait pouvoir exercer une action psychocinétique sur des processus aléatoires aussi bien passés que futurs.

La seconde éventualité a déjà été envisagée, en particulier dans l’interprétation des expériences de prémonition, et les chercheurs concernés ont souvent pris des précautions compliquées pour en réduire au maximum la probabilité ; on peut toujours penser, en effet, que prévoir maintenant l’ordre d’un jeu de cartes qui sera battu plus tard, c’est peut-être simplement, sans qu’on s’en doute, exercer l’action psychocinétique voulue sur la battue des cartes, après la disparition de l’intention consciente qui préside à l’essai. Toutefois, à notre connaissance, aucune expérimentation n’a été tentée pour éprouver méthodiquement le bien-fondé d’une telle supposition ; peut-être parce que l’éventualité d’une réussite paraissait malgré tout trop lointaine ; l’hypothèse de l’efficacité de la conscience, quant à elle, invite formellement la recherche à ouvrir un chapitre dans ce sens.

De son côté la psychocinèse dans le passé n’a semble-t-il jamais été envisagée et encore moins soumise à l’expérience ; par exemple, un sujet souhaiterait aujourd’hui avoir influencé des dés lancés hier. On dira sans doute que lorsqu’un résultat est acquis - les cartes sont mélangées, le dé est jeté, la pièce est retombée sur l’une de ses faces - les jeux sont faits et il n’est pas de souhait, si intense fût-il, capable de changer ce qui est : capable de permuter les cartes ou de faire basculer le dé. Mais, qu’est-ce qui "est" ? Qu’est-ce qui est acquis ? Je ne peux pas le savoir sans regarder le résultat... c’est-à-dire sans l’influencer si notre principe de départ est correct ; en somme, jusqu’au moment de mon observation, le champ est demeuré libre pour une éventuelle action organisatrice. Mais puisque les cartes ne vont évidemment pas permuter leurs positions sous mes yeux, ni le dé basculer sur une autre face, ni la pièce de monnaie se retourner, c’est donc que l’action organisatrice postulée a eu lieu au moment du processus aléatoire lui-même, c’est-à-dire avant qu’aucun modèle ne soit assigné à celui-ci par un souhait volontaire. Il y a là, incontestablement - si l’idée de l’efficacité de la conscience doit être acceptée avec toutes ses implications - une difficulté pour notre imagination : comment concevoir qu’un modèle encore inexistant (le souhait futur d’un sujet qui n’est peut-être même pas encore connu) puisse avoir dès maintenant une action organisatrice ? C’est une apparente impossibilité. Sans prétendre en donner la clef, nous pouvons faire remarquer qu’elle exprime notre inaptitude à penser qu’une relation efficace entre deux phénomènes puisse être autre que causale et par là-même temporellement cohérente, alors que c’est évidemment une relation finale qu’implique l’idée de la psychocinèse dans le passé. Le problème ne se posait pas clairement pour la psychocinèse ordinaire (dans le présent) parce que le schéma classique, celui d’une action physique normale (quoique de type inconnu), causale et temporellement cohérente, pouvait à la rigueur s’appliquer. S’il se pose ici, dans le sillage de considérations de physique quantique et du principe de l’efficacité de la conscience qui s’en inspire, et si l’expérience peut prouver que celui-ci n’est pas une pure vue de l’esprit, c’est peut-être parce que nous devons admettre non seulement que la conscience est un phénomène efficace dans ses rapports avec les processus aléatoires contemporains, mais encore que cette efficacité peut transcender le temps sous la forme élémentaire d’une simple intention, et que par conséquent la finalité est une dimension réelle du cosmos. On le voit, l’enjeu est de taille. D’où l’intérêt tout particulier d’une investigation systématique qui porterait sur la psychocinèse dans le passé.

III. CLAIRVOYANCE, PREMONITION, TELEPATHIE

Si la psychocinèse sans restriction temporelle est un fait, alors on peut logiquement soutenir que la clairvoyance et la prémonition appliquées à des résultats de processus aléatoires (et avec elles la télépathie qui peut sans doute toujours être ramenée à l’une ou à l’autre), ne sont que des apparences recouvrant en fait uniquement des effets psychocinétiques exercés inconsciemment par le sujet : pour la clairvoyance, dans le passé au moment où le jeu de cartes qui sert de cible a été battu, et pour la prémonition, au moment futur où il le sera.

Nous avons rappelé que cette dernière supposition a déjà été faite. Ce qui a toutefois retenu les parapsychologues d’adopter une position aussi unilatérale en faveur de la psychocinèse et au détriment de la prémonition, et nous en retiendra nous aussi, c’est essentiellement ceci : dans la psychocinèse ordinaire, celle qui cherche à influencer le hasard par un souhait, en cas de réussite les résultats du processus aléatoire servant de cible sont effectivement modifiés dans le sens visé ; autrement dit ils ne sont plus aléatoires ; on y décèle une organisation interne. Par contre, dans la perception extra-sensorielle appliquée avec succès à une série aléatoire (par exemple un jeu de cartes ESP), déjà déterminée (jeu battu) ou encore à déterminer (jeu à battre), cette série-cible peut parfaitement s’avérer entièrement aléatoire, ne présenter aucune organisation interne sensible ; cela serait en tout cas facile à vérifier pour les très nombreux essais dont la trace est conservée dans les archives de la parapsychologie, par exemple ceux de l’école de Rhine. Or, ce manque d’organisation de la cible est inconciliable avec l’idée que le sujet puisse avoir agi sur cette même cible pour l’organiser - à moins que ce ne soit de façon elle aussi aléatoire, ce qui n’expliquerait plus rien du tout. Il est bien plus simple de penser, comme le bon sens nous y invite, qu’il y a vraiment eu clairvoyance ou prémonition, c’est-à-dire modelage de la perception selon des données extérieures déterminées. Où se trouve dans ce cas le processus aléatoire sur lequel le sujet a pu exercer un effet organisateur, puisque ce n’est pas celui qui sert à l’expérimentateur à définir la cible ?

Il n’y a qu’une possibilité : ce ne peut être que le processus qui fait émerger des perceptions à la conscience du sujet quand ils s’efforce de deviner la série- cible, autrement dit sa propre fonction imaginative, ou du moins l’une de ses composantes. Dans la psychocinèse, l’activité organisatrice de la conscience aboutissait à influencer de l’aléatoire concret, extérieur, le modèle étant fourni par le souhait volontaire du sujet ; ici, dans la perception extra-sensorielle sous ses diverses formes, nous suggérons que l’intention consciente a pour effet d’influencer l’imagination elle-même en tant que processus aléatoire, dans le sens d’un modèle qui est l’objet inconnu visé par le sujet. En d’autres termes, la perception extra-sensorielle résulterait d’une sorte d’activité auto-organisatrice de l’esprit : l’imagination orientée par l’intention perceptive.

Si cette façon de voir est la bonne, il en résulte immédiatement que cet objet-cible n’a pas à être lui-même d’origine aléatoire, puisque c’est dans le sujet, et non pas au dehors, que se produit l’indétermination [7] fondamentale qui appelle en retour l’action déterminante de la conscience cognitive ; autrement dit, notre idée de base ainsi comprise et appliquée permet de rendre compte de tous les phénomènes de perception extra-sensorielle : non seulement de ceux concernant des séries aléatoires de cartes ou de chiffres, etc., mais aussi de ceux visant des cibles déjà déterminées, sans composante aléatoire, mots, objets, dessins, personnes, etc. Et même si la télépathie pouvait être isolée à l’état pur, elle se trouverait englobée elle aussi dans la même explication : on peut en effet raisonnablement considérer que l’arrêt de la conscience de l’agent sur une pensée déterminée suffit à constituer une cible valable pour l’activité auto-organisatrice de la conscience du percipient.

On notera que dans la prémonition, la cible de cette activité auto-organisatrice est non seulement inconnue, mais de plus non encore existante ; on rencontre donc ici une difficulté analogue à celle de la psychocinèse dans le passé, à savoir imaginer qu’un évènement futur puisse agir de façon rétrospective, du seul fait que cela est conforme à l’intention exprimée d’une conscience à un certain moment. La réalité démontrée des phénomènes de prémonition semble indiquer que cette difficulté n’est pas un obstacle ; ce qui est de bon augure pour la réussite des futurs essais de psychocinèse dans le passé.

Enfin il doit être possible de mettre à l’épreuve des faits notre conception de l’imagination comme processus aléatoire. Puisque l’intention de se conformer à un modèle est susceptible d’introduire une structure organisée dans un tel processus, l’expérience à faire consistera à enregistrer les productions de l’imagination quand aucun modèle ne lui est proposé. Par exemple, on demandera au sujet de fournir une série de nombres (ou de couleurs, ou de lettres, etc.) en se fiant à sa seule inspiration ; on analysera ensuite la série obtenue au moyen des méthodes statistiques voulues, pour y déceler une éventuelle trace d’organisation interne, comme cela se fait lorsqu’on veut s’assurer qu’une tableau de nombres au hasard est "vraiment au hasard". Cependant, il faut s’attendre à une certaine marge d’échecs dans de tels essais, et cela en vertu de notre hypothèse elle-même, puisque celle-ci implique que ce sont les imaginations les plus indéterminées, les plus aléatoires, donc les plus réceptives à des modèles extérieurs, qui devraient appartenir aux sujets donnant les meilleurs résultats en perception extra-sensorielle. Or, comme on le sait les bons sujets sont rares, et c’est peut-être justement parce que peu d’individus ont effectivement une imagination suffisamment déliée de tout modèle contraignant. Une recherche expérimentale dans ce domaine devrait donc permettre de déceler une corrélation, chez chaque sujet, entre le degré d’indétermination de l’imagination et l’aptitude à la perception extra-sensorielle. Les considérations développées aux derniers paragraphes de ce travail jetteront une lumière plus générale sur la question des prédéterminations subjectives contre lesquelles bute la libre manifestation des facultés paranormales.

IV. UNITE DE NATURE DES PHENOMENES PSI DE LABORATOIRE

Du point de vue auquel nous sommes parvenus en explorant les implications du principe de l’efficacité de la conscience, il apparaît dès à présent que ce principe fonde en droit un vaste pan de la recherche parapsychologique : celle qui est classiquement faite dans les laboratoires.

En effet, l’efficacité de la conscience signifie que connaître c’est agir (structurer, organiser) ; formulation qui, nous l’avons vu, s’applique aussi bien à la psychocinèse (j’agis sur les dés en "connaissant d’avance leur résultat") qu’à la perception extra-sensorielle (j’agis sur ma propre imagination en "connaissant" l’objet- cible). Par conséquent,dans tous les cas observés au laboratoire, l’intention psi agit au niveau d’une indétermination, objective ou subjective, qu’elle contribue à lever dans le sens arbitrairement choisi par elle.

Pour mieux illustrer notre point de vue, comparons l’intention psi ainsi définie à l’intention ordinaire, par exemple lorsqu’il s’agit de percevoir un objet caché. Dans les deux cas mes perceptions intérieures ne sont pas fixées au départ, elles sont floues, vagabondes, disponibles, indéterminées, puisque l’objet est caché. Mais l’intention dite ordinaire n’est pas concernée par cette indétermination en tant que telle, elle aboutira à créer les conditions voulues (sortir l’objet de sa cachette) pour la lever aussi "objectivement" que possible, sans intervenir ; elle se place au fond dans un contexte où il n’y a pas vraiment d’indétermination, mais juste une contingence retardatrice (il se trouve que je ne vois pas l’objet) qui restera contingence même si l’objet est destiné à rester éternellement caché ; au fond l’indétermination est déjà potentiellement levée dès le départ et cela indépendamment, bien entendu, de toute intention concevable ; en somme, cette intention ordinaire vise un état de choses postérieur à la levée de toute indétermination, alors qu’au contraire l’intention psi agit pendant et en vue de la levée de l’indétermination. Pour l’intention ordinaire les jeux sont faits, il n’y a qu’à enregistrer passivement le résultat ; pour l’intention psi les jeux sont en cours et leur résultat dépend d’elle. On arrive à une conclusion analogue dans le cas d’une intention non plus cognitive mais active : soit une série de lancers de dés. Que l’action en vue soit ordinaire ou psychocinétique, la série des résultats futurs est indéterminée au départ ; mais l’intention ordinaire ne se sent pas concernée par cette indétermination, elle obtient ce que le hasard veut bien lui donner, elle ne pense pas pouvoir modifier quoi que ce soit au processus en cours ; ici encore l’indétermination n’est pour elle qu’une contingence retardatrice, tout se passe en fin de compte comme s’il n’y avait pas d’indétermination, car ici comme dans le cas de l’objet à percevoir, l’intention ordinaire vise un état de choses postérieur à la levée de l’indétermination, là où au contraire l’intention psychocinétique agit pendant et en vue de cette levée d’indétermination.

Dans la perspective ainsi tracée la pluralité ou les divergences des interprétations possibles concernant tel ou tel effet paranormal particulier perdent une bonne partie de leur intérêt. Psychocinèse, ou prémonition ? Clairvoyance, ou psychocinèse sur l’esprit de l’ agent ? Etc. La discussion peut être tranchée dans certaines situations, par exemple lorsque la série-cible est d’origine aléatoire : nous l’avons montré au début du paragraphe III ; et là où elle ne pourrait éventuellement pas l’être, elle a de toutes façons pour nous une portée moindre que celle qu’on lui a parfois attribuée. En effet, elle revient bien souvent à discuter l’importance relative, sinon même l’existence possible, de ce que la conscience du sujet peut prétendre décider librement, et de ce par quoi elle peut ou doit être contrainte. Ainsi les partisans d’une conception déterministe peuvent pencher pour l’idée que la conscience est essentiellement contrainte, c’est-à-dire que tout s’explique par la perception (extra-sensorielle), tandis que leurs adversaires peuvent estimer qu’au contraire la conscience est essentiellement libre, donc contraignante puisque les effets psi existent, c’est-à-dire que tout se ramène à la psychocinèse. Dans la mesure où la dispute se présente effectivement sous cet angle, on aura compris que de notre point de vue elle est sans objet : dans l’acte de conscience qui fait la perception extra-sensorielle comme celui qui fait la psychocinèse, l’intention du sujet se laisse certes contraindre d’après un modèle donné (l’objet-cible qu’elle vise, ou son souhait clairement exprimé ou conçu d’obtenir telle face du dé) ; mais elle contraint par là-même un processus aux résultats a priori indéterminés (celui de son imagination, ou la série des lancers de dés) ; il est impossible dans ces conditions de décider si le sujet est du côté de la perception passive ou du côté de l’action, puisque dans tous les cas il agit en somme parce qu’il s’est soumis passivement à une donnée prédéterminée.

Ce qui reste pertinent dans les hésitations des parapsychologues à propos de la classification de tel ou tel effet psi, c’est que du point de vue de l’attitude consciente du sujet il y a effectivement des différences, et pas toujours très nettes, entre les situations concrètes de prémonition, de télépathie, de clairvoyance et de psychocinèse. Mais il s’agit là d’un problème d’ordre purement psychologique ; l’important pour nous est d’avoir montré que par delà cette diversité et cette incertitude au niveau psychologique, un unique principe de base, celui de l’efficacité de la conscience, éclaire d’un seul coup un immense champ de données parapsychologiques empiriquement reconnues ; derrière la complexité des attitudes possibles du sujet, il y a l’unité de nature de l’intention psi consciente, lien attractif dirigé arbitrairement d’une détermination vers une indétermination.

V. PSI CONTRE LA LOI DU HASARD. UNITE DE NATURE DE TOUS LES PHENOMENES PSI

Il ressort de la discussion du paragraphe précédent qu’une intention psi et une intention ordinaire ont des visées tout à fait différentes, puisque l’une se sent concernée là où l’autre s’estime impuissante : en effet, s’il s’agit par exemple de lancers de dés, l’intention psi s’insérera au niveau de l’indétermination dont l’autre se bornera à attendre passivement des résultats aléatoires : la première tend à produire mettons un excès de 2, la seconde ne se sent pas concernée et prévoit simplement un nombre de 2 conforme à la loi du hasard. S’il s’agit de deviner la nature d’un objet caché, l’intention psi tendra à déterminer l’imagination dans le sens de cet objet tandis que l’intention ordinaire n’attendra de l’imagination que des représentations strictement quelconques. Inversement, si on incitait le sujet à se servir pour les mêmes buts des moyens ordinaires, il commencerait par écarter une bonne fois les indéterminations en mettant lui-même le dé sur le 2 ou en sortant l’objet inconnu de sa cachette, et aucune intention psi n’aurait plus alors matière à s’exercer.

Supposons maintenant que deux sujets s’affrontent effectivement dans une expérience parapsychologique, par exemple sur une série de lancers de dés, l’un souhaitant obtenir des 2 et l’autre prenant activement à son compte l’intention, conforme à l’attente ordinaire, d’obtenir des résultats quelconques : on a là une situation contradictoire où en somme un "mouton", par sa croyance à psi, s’oppose à une "chèvre" qui doute essentiellement de psi en vertu du bon sens, de l’expérience courante et du rationalisme scientifique réunis autour de la toute puissante loi du hasard et du statisticien son prophète. Quels résultats l’expérience va-t-elle donner, en vertu même du principe de l’efficacité de la conscience ? Ils dépendront des degrés de conviction respectifs du mouton et de la chèvre : si le mouton est très sûr de son fait et si la chèvre se laisse aller, on aura un excès significatif de 2 ; si la chèvre l’emporte sereinement sur un mouton dubitatif, on aura le résultat quelconque conforme à son souhait ; si par contre, inquiète des prétentions du mouton, elle considère qu’il faut à tout prix freiner l’apparition des 2, et de chèvre simple devient chèvre militante, on ira peut-être jusqu’à... un manque significatif de 2 ! Or ces trois types de résultats sont précisément ceux que l’on observe quotidiennement dans la recherche parapsychologique, avec des sujets isolés non soumis à la contradiction ouverte d’une chèvre. Il est facile de comprendre cet état de choses, si l’on admet que tout sujet comporte en lui-même son propre mouton et sa propre chèvre, en une contradiction subjective dont seul l’un des termes est consciemment exprimé (le souhait psi), l’autre restant inexprimé mais néanmoins efficace comme en témoigne indubitablement cette conséquence contradictoire extrême qu’est le psi-missing.

Plusieurs conséquences découlent de là :

1/ Un contenu subjectif peut être efficace bien qu’inexprimé, ce qui nous conduit à remplacer dans notre principe de base l’idée de l’efficacité de la conscience par celle, plus large, de l’efficacité du fait psychique dont le fait conscient est une composante particulière. Si l’on admet ensuite que cette composante consciente peut éventuellement faire défaut, on peut alors comprendre, entre autres choses, tous les cas spontanés de perception extra-sensorielle et d’influence exercée sur les jeux de hasard au corps défendant du sujet, puisque des dispositions inexprimées chez les personnes concernées suffisent à les produire. Le champ de notre vision unitaire des phénomènes psi dépasse donc largement maintenant le cadre du laboratoire.

2/ Si l’on veut expliquer la parcimonie et le manque de fidélité habituels des manifestations de psi au laboratoire (n’oublions pas que psi n’a encore reçu aucune application pratique), dans la mesure où l’alternative mouton-chèvre est la seule en cause [8] ou joue du moins un rôle important, il faut admettre qu’en moyenne la chèvre l’emporte de loin sur le mouton chez la grande majorité des gens ; et en effet il est difficile de nier que nous soyons tous, dans l’ensemble, dominés par la conviction avouée ou non que c’est à la seule loi du hasard qu’il revient de lever les indéterminations du monde, comme en témoigne d’ailleurs surabondamment notre expérience quotidienne ; ainsi, le rationalisme scientifique courant nous paraît avoir substantiellement raison, même si nous le contestons en surface - par exemple en faisant de la parapsychologie - quand il voit dans la loi du hasard l’architecte essentiel de l’univers et quand il décèle dans toute manifestation irrespectueuse de cet axiome une incongruité proche du crime de lèse-majesté. En somme, dans ce contexte chaque fois que nous réussissons une expérience psi c’est une bataille gagnée par une initiative individuelle sur un terrain jusque-là occupé par l’impersonnelle loi du hasard, que celle-ci exprime concrètement sous la forme d’un doute diffus à notre propre égard. ou du clair sentiment d1humi 1 !té que donne la connaissance rationnelle des voies et moyens de l’immémoriale marche du monde, ou des deux à la fois. C’est pourquoi la réussite des essais psi pourra être améliorée, comme le prouve la pratique parapsychologique, par tout ce qui est susceptible de valoriser le projet du mouton et/ ou de dévaloriser celui de la chèvre : les ambiances favorables, les encouragements, les succès, les situations d’émulations, les urgences personnelles extrêmes, les techniques de concentration ou de relaxation ; mais aussi l’ignorance partielle ou totale des moyennes statistiques attendues dans l’expérience en cours, comme c’est par exemple le cas chez les enfants ou les individus peu cultivés ; et des considérations comme celles du présent travail puisqu’elles légalisent psi face à la loi du hasard.

3/ Le fait que la loi du hasard soit l’architecte reconnu de l’univers et préside en particulier, par le biais des phénomènes aléatoires submicroscopiques, à la permanence du monde objectif et de ses lois, implique du même coup que cette suprématie du hasard n’est pas le seul état de droit possible, puisqu’un fait psychique devrait pouvoir le cas échéant témoigner de sa puissance déterminante dans les mêmes domaines (les processus aléatoires) et par conséquent jusqu’au niveau des lois physico-chimiques. Or c’est précisément ce que l’on observe dans les cas de psychocinèse spontanée et en particulier dans les poltergeists, qui entrent donc à leur tour dans notre perspective synthétique des faits paranormaux.

Cette perspective ainsi élargie et qui inclut maintenant la majeure partie sinon la totalité [9] des objets de la parapsychologie pourrait être décrite ainsi :

le fait psychique est un principe d’attraction contraignante pour toutes les indéterminations objectives ou subjectives qu’il vise ou implique et qui se trouvent alors levées avec la partialité correspondante ; mais de son côté la loi du hasard revendique pour les mêmes cibles un droit fondamental d’indécision ou d’impartialité. Dans la mesure où une série de données ne peut être à la fois partiale et impartiale, déterminée et indéterminée [10], l’action de psi et celle de la loi du hasard s’excluent mutuellement et conformément à la technique employée partout en parapsychologie, toute avance de psi sera marquée par un recul du hasard et réciproquement. Dans l’état actuel des choses le hasard est largement gagnant et c’est pourquoi le monde est gouverné par des lois statistiques ; mais l’existence même de psi et tout spécialement celle des phénomènes de psychocinèse de grande envergure indique bien quelle puissance dormante gît dans les profondeurs de la psyché, attendant son prince charmant, ou peut-être aussi son apprenti sorcier.

VI. LE PRINCIPE DE L’EFFICACITE DU FAIT PSYCHIQUE

Nous avons été amenés au paragraphe précédent à substituer à la notion trop restreinte d’efficacité de la conscience celle de l’efficacité du fait psychique, mieux adaptée à la description des faits. Il nous faut donc reformuler notre principe de base. Par rapport à un simple acte de conscience un fait psychique est l’ensemble complexe des déterminations subjectives polarisées autour de cet acte de conscience ; il est une partie plus importante et éventuellement plus efficace du psychisme dans son ensemble que le contenu conscient qui se trouve à sa surface - comme en témoignent tous les phénomènes spontanés et en particulier les poltergeists - et le nombre des déterminations qui le composent, plus ou moins profondes et inconscientes, temporaires ou permanentes, est a priori non limité.

Notre hypothèse heuristique devient donc désormais la suivante :

Tout fait psychique projette ses propres déterminations sur toute indétermination arbitrairement visée.

Nous parlerons pour simplifier du ’’principe (JPEG) " . ΨD implique un psychisme marqué par les déterminations D : perceptions préexistantes, attitudes, intentions conscientes ou non, croyances, attentes, etc. ; I représente les indéterminations impliquées dans l’activité psychique ; ces indéterminations servent de matériau malléable pour des expressions ou matérialisations nouvelles de D. Les indéterminations sont ici comme au paragraphe IV d’une part, l’imagination du sujet lui-même en tant que processus aléatoire créateur de représentations nouvelles, d’autre part les éventuelles indéterminations du monde objectif, telles que les hasards macroscopiques : lancers de dés, etc. , mais aussi, à la limite, les objets matériels en tant que tels puisque leur permanence n’est qu’une apparence recouvrant elle aussi des processus aléatoires. On remarquera que, dans ces conditions, l’énoncé ci-dessus peut s’appliquer aux activités tant parapsychologiques qu’ordinaires : qu’il s’agisse de moyens psi ou de moyens normaux, ΨD figure l’intention cognitive ou active, et DI en est la conséquence : nouvelles idées, images, attitudes, perceptions, etc., chez le sujet ou bien, changements apportés au monde matériel. La différence essentielle entre une intention normale et une intention paranormale est que la première est médiate : elle implique l’outil spécialisé qu’est l’appareil sensori-moteur (qui se trouve en somme à la frontière entre les faits psychiques et le monde matériel), tandis que les intentions psi sont immédiates : elles n’ont pas d’outil spécialisé.

Il est évident que l’idée de mettre, en définitive, la normalité sur le même plan psychologique que la paranormalité soulève de nombreuses questions et mériterait de plus amples développements. Elle sera éventuellement illustrée dans ce qui suit, mais restera pour l’essentiel à l’état d’esquisse, puisqu’ici nous cherchons d’abord à ouvrir des portes à l’expérimentation parapsychologique, quitte à devoir examiner plus à fond dans des travaux ultérieurs les aspects moins immédiatement heuristiques de nos conceptions.

VII. DE L’INTENTION CONSCIENTE A SES DERIVES SYMBOLIQUES

En reconnaissant sa pleine importance au fait psychique complexe qui préside à toute activité psychologique et en particulier à toute expérience psi, le principe (JPEG) nous rend attentifs au fait suivant : d’une façon générale, les déterminations conscientes en jeu ne s’expriment jamais isolément, mais en rapport avec celles qu’elles ont éventuellement polarisées autour d’elles dans le reste du psychisme et qui les infléchissent plus ou moins dans leur sens, pouvant même les confisquer à leur profit : ainsi dans le psi-missing l’intention consciente du sujet se trouve non pas annulée, mais détournée de son sens jusqu’à l’inversion, sous l’effet d’une détermination hostile (et d’ailleurs celle-ci a elle-même subi une modification puisqu’elle a dépassé son but : comme nous le disions plus haut, ce n’est plus une simple chèvre mais une chèvre militante). Ainsi encore, dans un certain nombre d’expériences, l’intention affirmée au niveau des quantités globales se trouve concrétisée ailleurs, à celui des variations internes par exemple - d’où l’éventuelle fécondité, souvent constatée, des analyses "a posteriori" que l’on peut faire des résultats. Plus généralement nos intentions actives, dans la vie courante, reçoivent une application souvent retardée, détournée, parfois inversée, en raison de l’intervention pourtant non souhaitée d’autres composantes subjectives.

On conçoit donc que dans les résultats d’une expérience psi il puisse ne pas rester grand-chose de l’intention psi sous sa forme consciemment exprimée, pour deux raisons : d’abord si le reste du psychisme lui est trop hostile : c’est la victoire de la chèvre sur le mouton dans le conflit décrit au paragraphe V ; et ensuite et beaucoup plus généralement si elle a subi, sans pour cela être annulée ou inversée, des modifications trop radicales de quelque nature que ce soit, dues à des déterminations psychiques visant à la transposer dans d’autres registres que le sien. C’est ce nouvel aspect des choses que nous examinerons ici.

Prenons un exemple. Imaginons une expérience de perception extra-sensorielle portant sur le dessin d’une paire de chaussures : que peut donner la perception plus ou moins transformée de cette image ? Peu modifiée elle produira des pantoufles, des espadrilles, des objets allongés et creux, des pieds ; un degré de plus et ce sera le sol, un chemin, l’idée de la marche ; plus loin encore et elle pourra devenir le départ, Le voyage, l’exploration, la découverte ; ou bien encore, sur une voie différente, l’inquiétude, la quête, l’instabilité, l’insatisfaction... de l’image concrète initiale aux impressions associées les plus lointaines et les plus abstraites, tout est possible puisque toutes les déterminations correspondantes peuvent exister chez le sujet concerné et être activées chez lui comme elles viennent de l’être ici chez nous. L’essentiel de ce point de vue semble confirmé par la pratique expérimentale, qui enregistre aussi bien les réponses faiblement déformées du type de celles que nous avons citées en premier, que les dérivés plus lointains qui expriment plutôt l’esprit de l’objet que l’objet lui-même ; les premières sont généralement comptées comme des réussites ou des semi-réussites, les secondes sont jugées suggestives à la rigueur.

Quant à celles qui sont plus lointaines encore, on ne dispose plus de critère sûr pour juger de leur provenance et on les tient donc pour des échecs, lesquels viennent s’ajouter à ceux que peut entrainer la simple intention "chèvre" hostile à la réussite de l’essai.

Soit maintenant une expérience de psychocinèse sur des dés dans laquelle le sujet souhaite obtenir des 2 : la transformation d’une intention de 2 est plus difficile à imaginer, à première vue, que celle d’une image de chaussure ; sauf peut-être cette transformation simple qui consiste à devenir une intention d’absence de 2 (d’où psi-missing). A la réflexion toutefois il n’est pas impensable que le 2 s’associe par exemple aux idées du 1 et du 3, faces du dé ressenties comme "’faibles" par rapport aux 4, 5 et 6 perçus comme "forts", et que le résultat soit donc un excès de faces "faibles" ; mais l’idée de 2 pourrait tout aussi bien s’associer au 4 et au 6 en tant que chiffres pairs. Rien ne l’empêche, de plus, d’évoquer aussi des contenus non arithmétiques : les idées de dualité, donc de lutte, de séparation... et voici amorcée, ici comme dans l’exemple précédent, une série potentiellement infinie de déterminations connexes pouvant prétendre s’exprimer en même temps que l’intention de 2 ou à sa place. Naturellement, toutes celles qui sont non arithmétiques n’auront apparemment aucune possibilité de s’exprimer au moyen de la série de chiffres en quoi consiste le résultat de l’essai, et les autres risquent de passer d’autant plus inaperçues que l’expérimentateur ne peut pas prévoir à laquelle il doit s’attendre ; d’où autant d’échecs s’ajoutant ici encore à ceux dûs à la conviction "chèvre".

Il est donc clair que lorsqu’une intention psi n’a pas exprimé son contenu propre dans les résultats d’une expérience, on peut en chercher la cause soit dans l’hostilité directe qu’elle a suscité dans le psychisme en tant qu’intention psi, soit aussi dans les infléchissements, déformations, transformations et métamorphoses qu’elle aura pu subir au contact des contenus subjectifs éveillés par elle ou en même temps qu’elle, et dont les effets possibles vont des analogies ou associations proches et "évidentes" jusqu’à l’immense horizon des correspondances à caractère plus ou moins abstrait. Le trait commun de ces modifications est qu’elles remplacent l’intention de départ par une autre qui en est parente symboliquement, phénomène qu’on peut désigner par le terme général de dérive symbolique des contenus psychiques. C’est précisément cet état de choses qui permet de rendre compte, par exemple, du fait que les manifestations des poltergeists ont souvent un noyau assez bien défini, au moins dans chacune de leurs phases successives (bouteilles renversées ici, communications téléphoniques imaginaires là, vaisselle cassée ailleurs, etc.), noyau dont le lien symbolique avec un conflit subjectif particulier n’est jamais difficile à imaginer et d’ailleurs, on ne pourrait pas contrarier un poltergeist avec des instruments ou des admonestations de type religieux, comme cela se pratique parfois avec succès, si les effets tout matériels qu’ils produisent n’étaient pas simplement la traduction concrète d’intentions essentiellement symboliques.

Bien que nous concevions cet effet ’’métamorphosant" du psychisme sur ses propres contenus et en particulier sur les déterminations conscientes comme concernant toutes les activités psychologiques en général, nous pensons qu’il est naturel que son importance soit plus grande dans les manifestations paranormales que dans les activités ordinaires ; celles-ci en effet utilisent l’appareil sensorimoteur, et sont donc relativement protégées contre les influences parasites du fait que leur moyen d’expression, hautement spécialisé, ne peut servir qu’à certaines tâches bien précises, alors qu’il n’y a pas d’appareil spécialisé et qu’il règne par conséquent une totale absence de parti-pris dans l’expression concrète des intentions psi : les dérivés symboliques les plus lointains des intentions sont potentiellement aussi efficaces qu’elles, si les dispositions psychologiques du sujet leur donnent la préférence.

VIII. DES STATISTIQUES A L’INTERPRETATION

Dans le fait psychique associé à toute intention psi consciente nous avons donc discerné d’une part la conviction ’’chèvre" qui s’oppose à toute intention psi en général, d’autre part un horizon beaucoup plus vaste et différencié de déterminations subjectives dont l’effet attractif se manifeste dans la dérive symbolique subie par les contenus particuliers de cette intention psi. Or, autant la conviction ’’chèvre’’ apparaît nettement délimitée, autant il est difficile de fixer des bornes a priori aux manifestations de la dérive symbolique, car un symbole donné peut toujours être rattaché à un autre, lequel, lui-même mène à un troisième, etc. ; et finalement, si on additionne la conviction "chèvre" aux contenus subjectifs pouvant être responsables d’une partie ou d’une autre de ces effets de dérive, le fait psychique ainsi reconstitué autour de son déclencheur équivaut potentiellement à l’ensemble de la psyché. On notera d’ailleurs que la conviction "chèvre’’ est elle-même de nature symbolique : elle correspond à une détermination subjective a priori - si elle était purement objective il n’y aurait pas d’effets paranormaux - et elle exerce sur les intentions conscientes une action déformante (neutralisante) ou transformante (psi-missing). Sa seule caractéristique particulière est que comme les intentions conscientes (et contrairement aux autres intentions symboliques), elle a des corrélats concrets que nous savons facilement mesurer.

Nous en arrivons donc à concevoir la psyché comme un creuset de symboles actifs avec des franges conscientes ; cette conception rejoint celle que la psychologie moderne des profondeurs propose, et emploie avec une efficacité certaine, depuis un certain temps déjà. Il est clair, dans ces conditions, qu’en vertu de (JPEG) une expérience psi n’est une expérience au sens ordinaire du terme (c’est-à-dire un test d’efficacité) que du point de vue des franges conscientes qu’elle met en jeu c’est-à-dire l’intention psi consciemment exprimée ; car pour le reste du fait psychique concerné (qui s’étend virtuellement à la psyché tout entière) elle est essentiellement une situation de test projectif ayant l’intention psi comme déclencheur. Dans un test projectif ordinaire la projection est déclenchée par des stimuli déterminés et fixes : une série de planches de taches d’encre dans le Rorschach, une série donnée de photographies dans le test de Szondi, une série donnée de dessins et photos dans le TAT, etc. Par contre le déclencheur est quelconque dans la situation psi : c’est n’importe quelle cible cachée à deviner, ou n’importe quel souhait organisateur visant un processus aléatoire concret ; et finalement, dans la perspective très générale ouverte par le postulat (JPEG) , le phénomène de la projection apparaît comme consistant essentiellement dans l’empreinte symbolique D laissée par la psyché dans tout matériau aléatoire I qui se trouve impliqué dans son activité. Autrement dit, le hasard est le miroir symbolique de la psyché dans toutes les situations psi comme dans tous les tests projectifs, ceux-ci pouvant donc apparaître comme des exemples particuliers de situations psi.

La psychologie des profondeurs nous a bien familiarisés avec l’idée que les produits de l’imagination reflètent les tendances profondes du psychisme sous-jaçent ; nous pouvons donc facilement accepter la conclusion ci-dessus - que le hasard reflète symboliquement la psyché - quand le hasard dont il s’agit est celui de l’imagination, c’est-à-dire dans les expériences de perception extra-sensorielle et dans les tests projectifs ordinaires. Par contre, à première vue nous ne voyons pas du tout comment le hasard matériel, concret, des situations psychocinétiques : une série de lancers de dés, ou de pile ou face, ou de cartes, pourrait lui aussi refléter des tendances subjectives profondes. Ce ne serait le cas que s’il existait une méthode d’analyse capable d’extraire d’une telle série des contenus de nature symbolique ; or les seules méthodes que nous connaissons sont celles de l’analyse statistique ; elles nous renseignent exclusivement sur l’issue numérique du conflit entre intention psi et conviction "chèvre", qui est en somme nous l’avons vu quelque chose de relativement local par rapport à l’ensemble de la psyché. Pourtant, si le principe (JPEG) a la valeur absolument générale que nous lui accordons, il faut que d’une façon ou d’une autre notre série d’objets matériels obtenue au hasard contienne la trace du psychisme concerné.

Or il s’agit là d’un problème vieux comme l’humanité : c’est celui de tous les arts divinatoires, de toutes les mantiques : ne pas prendre une donnée apparemment quelconque (due au hasard) pour ce qu’elle paraît être, mais l’interpréter dans un sens symbolique. Examinons la façon dont les mantiques traditionnelles ont résolu ce problème. Le cas du Yi King et celui de l’astrologie retiendront spécialement notre attention : bien qu’il s’agisse de deux techniques extrêmement différentes, leurs points de départ ont en effet ce caractère commun de consister en un groupe d’éléments simples considérés du point de vue de leur structure abstraite (arithmétique, géométrique), et d’où ne transparaît a priori aucune valeur symbolique, pas plus que d’une série de lancers de dés ou de pile ou face. La configuration formée est le produit d’un pur hasard : hasard de la séparation des tas de tiges d’achillée pour le Yi King, hasard du moment estimé significatif pour l’astrologie [11]. Cependant on applique ensuite à cet objet apparemment aléatoire un ensemble de règles d’où découle finalement une interprétation ayant en principe valeur contraignante, c’est-à-dire décrivant des nécessités d’ordre psychologique ou symbolique pour le sujet concerné ou la question posée. Pour aboutir à cela, on a accordé des significations précises à chaque élément distinct, ainsi qu’à chaque type de relation possible entre éléments, de sorte que l’objet analysé se trouve finalement reconstruit par une interprétation progressant de proche en proche depuis la structure fine jusqu’à la synthèse globale, autrement dit il est étudié en tant qu’objet potentiellement unique en son genre, ce qui est un point de vue tout à fait différent de celui du statisticien qui s’intéresse au contraire à l’appartenance de l’objet étudié à une certaine catégorie générale d’objets comparables.

Prenons un exemple : il existe 4096 séries possibles de douze pile et face obtenus au hasard. Quel que soit le critère d’analyse employé, le statisticien distinguera essentiellement deux catégories parmi ces 4096 séries : celles qui comportent une anomalie de structure statistiquement significative par rapport aux prévisions de la loi du hasard (soit 205 séries, si l’on admet 5% pour seuil de signification), et les autres, à structure sensiblement aléatoire (soit 3991 séries). Pour plus de précision on distinguera éventuellement quatre classes de résultats au lieu de deux : très significatifs (p,< 1 pour mille), significatifs (p entre 1 pour cent et 1 pour mille), suggestifs (p entre 5%et 1%) et non significatifs (p>5 %) ; les nombres respectifs de séries dans ces différentes classes seraient 4, 37, 164 et 3891. Autrement dit, et même si on cherche encore à raffiner, du point de vue du statisticien seules quelques-unes des 4096 séries possibles peuvent apparaître comme étant particulièrement originales : par exemple les 4 de la première catégorie, ou les 4+37 des deux premières, mais certainement aucune des 3891 de la dernière catégorie. Or dans l’esprit de l’interprétation mantique chacune de ces 4096 séries est un cas à part ; le caractère aléatoire ou non aléatoire de l’une ou l’autre est de ce point de vue une qualité tout à fait mineure correspondant à un critère de portée extrêmement limitée. Si l’on veut, le point de vue du statisticien est générique, celui des mantiques est spécifique. Cette double perspective sur un même objet - celle-là même qu’au paragraphe V nous supposions impossible - nous semble correspondre parfaitement à la situation objective particulière que nous cherchons à saisir au niveau de notre série psychocinétique d’éléments ; et de même que le point de vue statistique sur cette série est efficace en ce qui concerne l’issue du conflit limité et banal entre l’intention psi et la conviction "chèvre", de même nous proposons d’admettre que le point de vue de l’interprétation mantique est pertinent en ce qui concerne cette donnée hautement spécifique et complexe qu’est la psyché du sujet auquel se rapporte l’action psychocinétique étudiée.

Nous savons donc maintenant ou nous pouvons chercher le reflet du fait psychique complexe qui préside à toute expérience psi : dans le résultat d’ensemble de cette expérience, reconstitué en détail à partir de sa structure fine c’est-à-dire considéré comme unique. Mais comment associer à une telle analyse les corrélats symboliques dont nous avons besoin pour bâtir notre image du résultat, c’est-à-dire quelles règles d’interprétation choisir ? Tournons-nous encore une fois vers les traditions. Dans le Yi King, les couples d’oppositions symboliques vieux-jeune et yin-yang sont associés de façon impérative et précise aux couples numériques 6-9 et 7-8 ; dans l’astrologie, des valeurs symboliques sont attribuées à des corps matériels gravitant autour du soleil - par exemple l’amour à la planète Vénus. Ces principes interprétatifs (et tous les autres) ont donc un caractère totalement arbitraire d’un point de vue rationaliste. Toutefois, on est obligé de constater que pour les utilisateurs de ces mantiques et en particulier pour les cultures qui les ont engendrées ou du moins largement accueillies, ils correspondent indéniablement à des évidences culturelles fortement imprimées dans chaque psychisme individuel : que le 9 ait le caractère du "vieux yang’’ et le 8 celui du "jeune yin" est une donnée traditionnelle qu’aucun client du Yi King ne songe à contester ; que Vénus soit la planète de l’amour est une évidence non seulement pour l’astrologie, mais aussi pour toute la tradition panthéiste qui en est le contexte ; et ainsi de suite. Par conséquent nous ne pouvons pas soutenir que les règles d’interprétation des mantiques sont totalement arbitraires, parce qu’en pratique elles appartiennent à un patrimoine collectif d’associations symboliques dont aucun individu particulier ne peut être rendu responsable et qui constituent bien au contraire pour lui l’équivalent de nécessités naturelles. Ainsi nous ne saurons jamais vraiment pourquoi les cerises sont rouges ; mais même s’il s’agissait d’une mutation imposée aux cerisiers par quelque botaniste préhistorique, ce n’en serait pas moins aujourd’hui un fait de nature devant lequel ne pèse pas bien lourd l’idée qu’après tout elles auraient pu être jaunes ou bleues, et il n’y aurait donc guère de sens à qualifier ce rouge ’’d’arbitraire".

Transposons maintenant ces considérations au niveau de notre moderne expérience psi : pour trouver les règles d’interprétation que nous cherchons, il nous faudra donc nous laisser guider par ces faits de nature que sont les associations symboliques actuellement en vigueur dans la psyché individuelle, qu’elles nous aient été léguées par une quelconque tradition à laquelle nous adhérons encore suffisamment, qu’elles soient nouvelles et propres au contexte spécial au XXême siècle industrialisé, ou qu’enfin elles appartiennent au noyau collectif largement indépendant des temps et des lieux, intimement lié à la nature humaine, sur lequel par exemple la psychologie de Jung attire tout spécialement notre attention. Il nous faudra ensuite prouver l’efficacité des règles d’interprétation que nous aurons proposées, en imaginant et en conduisant les vérifications expérimentales nécessaires. L’ensemble de ce travail équivaut à celui qui a été fait pour les tests projectifs ordinaires ; on mesure donc l’ampleur de la tâche ; il ne s’agit en somme de rien moins que d’inventer une mantique moderne.

Il nous semble assez évident qu’à titre d’introduction l’étude approfondie d’une ou plusieurs mantiques traditionnelles serait de nature à éclairer le chercheur sur le travail qui l’attend et les résultats à en espérer. Cette étude préalable devra bien sûr comporter elle aussi un volet de vérifications expérimentales, propre à mettre en évidence le degré de pertinence ou de non-pertinence, face à la psyché moderne, des valeurs symboliques impliquées dans les mantiques en question. Etant donné l’importance de l’enjeu - le hasard et la psyché sont-ils nécessairement liés, comme l’implique le postulat (JPEG) il nous paraît nécessaire d’accorder toute l’attention voulue à cette phase préliminaire de l’exploration, en dépit du préjugé défavorable qui s’attache de nos jours à l’ensemble des arts divinatoires. A notre sens, si le langage symbolique est aujourd’hui associé à un certain nombre de pratiques douteuses, c’est en bonne partie parce que les milieux dits ’’sérieux" ont par trop dédaigné, justement, de le prendre au sérieux. Dans son propre domaine d’activités la psychologie des profondeurs combat comme elle le peut cette négligence. Ce que nous proposons ici est un plan d’action qui devrait permettre à bien d’autres qu’à des thérapeutes spécialisés de reconquérir méthodiquement les terres perdues - celles des mantiques traditionnelles, ancêtres de la moderne expérience psi - en vue de s’aventurer ensuite avec une chance raisonnable de succès à travers les terres vierges dans lesquelles, depuis longtemps déjà mais sans bien s’en être rendu compte, la parapsychologie classique s’est installée en avant-poste.

IX. CONCLUSION

Du point de vue élevé que nous avons progressivement atteint au fur et à mesure des réflexions qui précèdent, nous embrassons maintenant d’un seul regard un vaste panorama de phénomènes : d’abord ceux dont nous sommes partis, les perturbations apportées par tout observateur à la grandeur observée au niveau submicroscopique ; puis tous ceux, à l’échelle ordinaire, qui font déjà l’objet d’une recherche en parapsychologie, qu’ils soient provoqués ou spontanés ; puis d’autres, pas encore mis en évidence mais facilement accessibles aux méthodes d’investigation classiques : les psychocinèses transtemporelles ; et enfin, la vaste trame sous-jaçente aux uns comme aux autres, ainsi d’ailleurs qu’à toute activité psychologique, trame suggérée ici et là par des observations indépendantes mais jamais explicitement reconnue comme phénomène normal et régulier : la dérive symbolique des significations. Nous entendons par là, rappelons-le, que tout contenu psychique conscient ou inconscient subit au contact des contenus voisins une déformation ou une transformation, qui tendent à ne conserver des significations du premier que le ou les noyaux symboliques s’accordant avec celles des seconds. Non seulement la dérive symbolique (qui inclut, rappelons-le, les effets de la conviction "chèvre") permet de rendre compte de l’imprévisibilité et de la parcimonie des effets psi en général, mais elle montre en quoi la paranormalité reflète, comme toutes les autres activités humaines, des réalités simplement psychologiques ; et du même coup elle nous permet de comprendre à la fois que les mantiques sont en fait les formes archaïques de la psychologie, et que les résultats de l’expérience psi moderne devrait normalement se prêter à une interprétation symbolique. De la physique des particules élémentaires aux arts divinatoires, la perspective ainsi découverte, qui contient en particulier le domaine exploré jusqu’ici par la parapsychologie classique, déborde donc largement celui-ci.

Le pivot de cette vision synthétique des choses est l’idée qu’il y a dans l’univers des indéterminations essentielles et que la psyché y est partie prenante ; ou si l’on veut que la psyché s’insère dans l’univers parce qu’il contient des indéterminations essentielles. C’est ce qu’exprime le postulat de base (JPEG) , ou principe de l’efficacité du fait psychique. Pris sous un autre angle, cela signifie encore que la psyché en soi possède réalité et efficacité. On notera que ce principe n’a pas été démontré dans ce qui précède : il est le fruit d’une induction issue d’un certain nombre de considérations théoriques (l’éventualité de l’existence d’indéterminations essentielles), et de constatations empiriques qui semblent s’y rapporter. Il a donc essentiellement valeur heuristique, il est une clef de déchiffrage possible et non un raisonnement justificatif, il n’est pas fait pour expliquer un mécanisme mais pour éclairer la perspective dans laquelle ce mécanisme a peut-être été construit. Nous ne voyons pas et ne verrons sans doute jamais comment une simple intention subjective peut concrètement influencer dans son sens la chute des dés ou les images que nous nous formons d’un objet caché. L’existence d’effets psi transtemporels et surtout le caractère symbolique de nombre de ces effets ôtent pratiquement toute pertinence, si jamais elles en ont eu aucune, aux explications de type physique avancées ici et là pour tenter de rendre compte des phénomènes paranormaux. En admettant (JPEG) nous renonçons délibérément à toute rationalisation de cet ordre, exactement comme en admettant le principe newtonien de l’attraction universelle nous avons renoncé à comprendre comment deux corps matériels peuvent agir l’un sur l’autre sans aucun intermédiaire matériel : nous avons simplement constaté qu’il en était ainsi partout où nous en tentions l’expérience, et cette constatation est devenue un postulat de base précisément parce qu’elle ne pouvait se réduire à rien d’autre. Poursuivant ce parallèle jusqu’au bout, nous disons ceci : de même qu’un corps matériel agit sans intermédiaire matériel sur un autre corps, du seul fait que (et dans la mesure où) celui-ci est lui aussi pourvu d’une masse, de même la psyché agit sans intermédiaire sur le cosmos du seul fait que (et dans la mesure où) celui-ci est comme elle porteur de contenus symboliques. Nous estimons, en d’autres termes, que nous ne pouvons pas rendre compte de la totalité de la réalité sans faire intervenir une dimension nouvelle, entièrement originale, irréductible aux autres et aussi nécessaire qu’elles : la dimension psychique (ou symbolique).

Les implications d’une telle conception élargie de la réalité sont naturellement immenses, tant pour la science que pour la philosophie, et certainement, à terme, pour la vie quotidienne des hommes. Il est donc particulièrement important qu’elle soit susceptible de vérification expérimentale. A l’actif de celle-ci on peut compter déjà tout l’acquis de la parapsychologie classique. Dans les domaines nouveaux que nous avons définis, nous suggérons de commencer l’exploration par les points suivants :

1/ Existence de la finalité [12] : expérience de psychocinèse dans le passé. Exemple : une série de lancers de dés est faite par une machine, les résultats en sont enregistrés, mais personne n’en prend connaissance. Plus tard - quelques minutes, quelques jours, quelques mois - un sujet s’efforce d’influencer ces lancers de dés dans le sens qu’il choisit à ce moment-là ; par exemple, il souhaitera obtenir un excès de 2. On se reportera alors à l’enregistrement resté jusque-là caché et on comptera le nombre des 2 obtenus ; conformément aux remarques du paragraphe III, si ce nombre excède significativement les prévisions statistiques, la simple clairvoyance ne suffira pas à l’expliquer : Elle expliquerait bien, en effet, que le sujet ait pu connaître la tendance moyenne d’une série non quelconque de résultats encore non dévoilés, mais justement pas que cette série soit non quelconque bien qu’étant d’origine aléatoire. Cependant, dira-t-on, s’agit-il vraiment de psychocinèse dans le passé ? N’est-ce pas l’expérimentateur lui-même qui, inconsciemment, influence les dés en fonction de sa prémonition (inconsciente elle aussi) du futur souhait du sujet, ou bien même qui simultanément influence les dés et oriente le futur souhait du sujet ? Cette seconde éventualité, qui revient en somme à supposer que le sujet est passif tout en croyant être actif, pourra être rendue fortement improbable si, par exemple, un expérimentateur habituellement incapable de psychocinèse obtient des résultats positifs avec un sujet habituellement doué, et négatifs avec des sujets quelconques ; d’autres précautions de ce type devront aussi être imaginées. Quant à la première éventualité (prémonition suivie de psychocinèse), dès lors qu’elle accorde une valeur déterminante au souhait du sujet, tout comme l’interprétation la plus simple (psychocinèse dans le passé) elle implique la subordination d’un évènement à un évènement postérieur, autrement dit un enchaînement final quelles qu’en soient les modalités concrètes. Dans ce genre d’essais, surtout ceux qui ouvriront la voie, toutes les précautions devront être prises pour réduire au maximum les effets de la conviction "chèvre" de l’expérimentateur et du sujet, certainement beaucoup plus virulente compte tenu du pas à sauter (admettre la finalité) que s’il s’agissait d’essais de psychocinèse ordinaire. Toutes les dispositions propres à aveugler partiellement ou complètement les intéressés sur le but réel de l’expérience, ou bien, au contraire, à susciter chez eux un assentiment suffisant quant à la légitimité de ce but, seront les bienvenues.

2/ Existence de corrélats symboliques de la psyché individuelle dans le monde objectif : essais portant sur les arts divinatoires. Une expérience simple serait la suivante : on applique une mantique traditionnelle à deux sujets différents A et B, soit à propos d’une même question personnelle précise à laquelle A et B ont des réponses dissemblables (et que l’on peut poser entre autres au Yi King, aux tarots, à la géomancie, à l’astrologie), soit sous l’angle plus large d’une analyse globale du caractère (que dit pouvoir faire l’astrologie par exemple). On obtient ainsi deux protocoles X et Y que l’on présentera de façon anonyme : ils ne porteront aucun indice extérieur permettant de les assigner à A ou B. On s’adressera ensuite à un ou plusieurs juges qui connaissent bien A et B, ou bien qui possèdent sur eux d’autres couples de protocoles psycho-biographiques A’ et B’ provenant de sources non divinatoires : descriptions faites par A et B eux-mêmes, ou par des amis communs, ou réponses à des questionnaires suffisamment détaillés, ou résultats de tests psychologiques divers, etc. On demandera alors aux juges d’assortir X et Y à A (ou A’) et B (ou B’). Un calcul simple montre que si un tel essai réussit 7 fois de suite, le degré de signification statistique qui s’attache à la réussite globale est meilleur que 1% . L’écueil majeur de ce genre d’expérience réside dans notre profond manque,de familiarisation avec le langage symbolique, ou si l’on veut dans le large hiatus qui prévaut à notre époque entre l’approche dite scientifique et l’approche dite symbolique. Le spécialiste des mantiques qu’on voudra mettre à contribution, ou le juge qui devra lire les protocoles "divinatoires" X et Y, ou les deux, devront donc faire preuve d’une ouverture d’esprit peu commune de nos jours. Rappelons-nous aussi que du strict point de vue technique, la compétence requise dans chaque mantique concernée équivaut à la maîtrise d’un test projectif, laquelle suppose elle-même une culture psychologique qui ne s’improvise pas - ce que l’on ne peut vraisemblablement attendre ni du premier occultiste, ni du premier scientifique venus. Autrement dit, même la toute première preuve empirique de l’existence de corrélats symboliques objectifs de la psyché (dans les nombres de tiges du Yi King, dans l’agencement des cartes du tarot, dans le caractère pair ou impair des points "jetés" par lé géomancien, dans les positions planétaires de l’astrologie) ne pourra être donnée qu’au prix d’une expérimentation particulièrement prudente et exigeante. Notons d’autre part que la réussite de ce genre d’essais implique, comme nous l’avons indiqué plus haut, que les associations symboliques traditionnelles soient encore suffisamment valables pour la psyché moderne : il y a donc là une incertitude au départ. Mais si l’expérience réussit on aura fait d’une pierre deux coups : cette éventualité vaut bien qu’on prenne un risque.

Notons enfin que si les réflexions des paragraphes VII et VIII sont conformes à la réalité, c’est l’ensemble de la psyché, et non pas seulement ses composantes de surface, qui intervient dans les essais tels que celui que nous proposons ici ; leur taux de réussite devrait donc, en vertu de (JPEG) être égal à 100% en principe ; nous nous attendons en tout cas à ce qu’il soit nettement supérieur à celui des expériences parapsychologiques ordinaires. C’est de toutes façons d’après ce critère qu’on devra pouvoir juger que l’expérimentation sur les réalités symboliques a vraiment un objet mieux choisi que celle sur les seules intentions psi conscientes de la parapsychologie classique.

Il est clair qu’au delà de ces premiers essais, la vérification d’ensemble appelée par le principe (JPEG) constitue une entreprise énorme, et cela en particulier parce qu’elle exige la maîtrise du dialogue avec des réalités symboliques. Mais le but à atteindre nous semble justifier d’avance l’effort nécessaire : conformément à l’intuition qui sans doute a poussé plus d’un parapsychologue vers son métier, ce but n’est pas vraiment, au fond, de savoir si on trouvera un jour comment remplacer le téléphone par la télépathie et les caprices de la fortune par la concentration de nos volontés ; il est d’apprendre à découvrir en quoi, par delà les impatiences et les incertitudes de la vie quotidienne, et même si beaucoup d’entre nous ont depuis longtemps cessé d’y croire, nous sommes dans la pensée comme dans l’action les partenaires nécessaires du cosmos. Dans les pages qui précèdent, nous avons proposé et illustré la position de principe nouvelle qui constitue à notre avis le fil d’Ariane de cette découverte, et dont l’ensemble de la parapsychologie classique est déjà une importante illustration ; puis nous avons suggéré en suivant ce fil quelques premiers pas en avant dans les vastes domaines encore à explorer. Le reste du travail, le plus gros, est à faire.

Nous remercions Pierre Janin et Pascale Catala pour leurs autorisations àpublier cet article déjàdisponible ici.

[1] Edition du Seuil, Paris 1963.

[2] alias O. Costa de Beauregard, "La fonction Psi et la "magie’’ de la Mécanique quantique", dans le même numéro de la Revue métapsychique, pp. 13-35.

[3] Precognition, Probability and Quantum Mechanics, Journal A.S.P.R., 66, 2,193-207 (April 1972).

[4] Voir par exemple Brillouin. La science et la théorie de l’information, Masson, Paris 1959.

[5] O. Costa de Beauregard, "La fonction Psi et la "magie’’ de la Mécanique quantique", dans le même numéro de la Revue métapsychique, pp. 13-35.

[6] Cf par exemple Macroscopic physics and the problem of measurement in Quantum Mechanics, par G.M. Prosperi, dans Foundations of Quantum Mechanics (travail collectif), Academic Press, 1971, pp. 97-126.

[7] Nous entendons par le mot "indétermination" tout état de choses, objectif ou subjectif, qui se trouve incomplètement défini ou incomplètement prévisible à un moment donné, parce qu’il dépend de l’issue encore inconnue d’un processus aléatoire ; par exemple le résultat d’un futur jet de dés ou d’un jet de dés dont le résultat n’a pas encore été vu, ou bien les futurs produits de notre imagination dans la mesure où celle-ci a une composante aléatoire, etc.

[8] On verra plus loin (paragraphes VII et VIII) que ce n’est pas le cas : l’opposition mouton-chévre décrite ici n’est qu’un aspect particulier du problème beaucoup plus général, dans chaque psyché individuelle, de la coexistence des intentions consciemment exprimées et des contenus symboliques latents.

[9] Nous faisons ici une réserve parce qu’on pourra peut-être contester la pertinence de notre mode d’explication pour tel ou tel phénomène paranormal moins classique que ceux dont nous nous occupons ici ; nous pensons cependant qu’un examen approfondi devrait permettre d’éliminer ces éventuels cas particuliers.

[10] Les considérations du paragraphe VIII montreront qu’en fait c’est possible, si l’on adopte simultanément sur la même série deux points de vue indépendants.

[11] Le caractère aléatoire du point de départ de l’astrologie, indiqué ici en passant, mérite un examen plus détaillé auquel nous avons l’intention de consacrer un autre travail.

[12] Au moment d’envoyer cet article à l’impression nous apprenons (correspondance personnelle) que plusieurs expériences d’un principe identique à celui que nous indiquons ici ont été tentées et réussies, par Helmut Schmidt, de l’Institut de parapsychologie de Durham (USA).


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