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L’OBE serait-elle liée àune aire cérébrale ?

L'OBE serait-elle liée à une aire cérébrale ?

Par Pascale Catala Par Bryan Williams

Il y a eu récemment une augmentation notable du nombre d’articles de recherche relatifs àl’étude des OBEs (Out of Body Expériences, Expériences Hors du Corps) qui ont été publiés dans des revues « mainstream  ». La plupart de ces articles se sont focalisés sur la recherche d’aires cérébrales qui pourraient être associées àune caractéristique commune de l’OBE - voir son propre corps àdistance. La dernière contribution àcette recherche est due àune équipe de neurochirurgiens dirigée par le Dr. Dirk De Ridder de l’Hopital Universitaire d’Anvers, Belgique, et leurs résultats sont exposés dans une étude de cas qui vient d’être publiée dans le numéro du 1er novembre de la prestigieuse revue « New England Journal of Medicine  » (De Ridder et al., 2007). Leur compte-rendu semble s’appuyer sur des études neurologiques précédentes relatives àl’induction artificielle de caractéristiques souvent associées aux OBEs.

L’histoire de ces études remonte au début des années 1940, quand le neurochirurgien canadien Wilder Penfield fut capable d’induire des sensations semblables aux OBEs chez un sujet épileptique féminin, en stimulant électriquement la partie droite de son cerveau dans la région proche du gyrus temporal, un pli le long de la surface supérieure du lobe temporal en partant du lobe pariétal (Penfield & Erickson, 1941). La patiente avait l’impression de flotter plus loin et elle déclara : « J’ai une impression étrange, comme si je n’étais pas ici ... comme si j’étais à moitié ici et à moitié ailleurs. » Le travail de Penfield fut redécouvert à la fin de 2002 quand le Dr. Olaf Blanke et ses collègues de l’Hopital Universitaire de Genève, Suisse, réussirent à induire des sensations similaires de flottement chez une patiente qui était traitée pour des crises d’épilepsie partielles avec perte de conscience. Des électrodes avaient été implantées dans son hémisphère droit le long du gyrus angulaire, une zone située à la jonction entre le lobe temporal et le lobe pariétal, dans le but de mesurer ses crises. Quand elle recevait une stimulation électrique dans cette zone, par les électrodes, la patiente témoignait de sensations instantanées de légèreté et de flottement près du plafond, et déclarait : « Je me vois d’en haut, couchée dans le lit, mais je ne vois que mes jambes et le bas de mon buste (Blanke et al., 2002). Blanke et ses collaborateurs purent explorer plus profondément les OBEs, aussi bien que l’expérience similaire d’autoscopie [1], chez ce sujet et également chez quatre autre patients neurologiques, dans une étude ultérieure. Ils ont conclu que les expériences des patients pourraient être associées avec des troubles ou lésions dans la zone entourant la jonction des lobes temporal /pariétal (Blanke et al., 2004). La zone proche de la jonction temporo-pariétale semble être impliquée dans le recueil et le traitement des informations sensorielles liées à la perception et à l’orientation spatiale de son propre corps [2], et Blanke et ses collègues ont émis la théorie que les illusions perceptives de type OBE pouvaient survenir du fait de perturbations résultant de troubles ou lésions cérébrales dans cette zone (Blanke et al., 2004, 2005 ; Blanke & Mohr, 2005).
La dernière étude de cas, de De Ridder et al. (2007), est calquée sur le modèle conceptuel de la recherche de Blanke et ses collègues. L’étude concerne un patient de 63 ans étant traité pour des acouphènes [3] au moyen d’électrodes implantées dans la région de la jonction temporo-pariétale. Quand son hémisphère droit était stimulé par les électrodes, le patient avait une sensation qui lui donnait l’impression que son moi s’était séparé de son corps, se déplaçant à un endroit situé juste en-dessous et à gauche de son corps. Cependant, il n’a pas fait état d’un point dépendant de son moi séparé « hors du corps » (c’est-à-dire qu’il voyait toujours l’environnement depuis son propre corps), ni d’une vision de l’image de son propre corps. En moyenne, la sensation du patient de quitter son corps durait environ 17 secondes, et aucun changement dans son état de conscience ne survenait. L’imagerie cérébrale (en Tomographie par Emission de Positons ou PET) a révélé une activité étendue dans l’aire aux alentours de la jonction temporo-pariétale, près du gyrus angulaire.
Bien que l’étude de De Ridder et al. fournisse des informations supplémentaires utiles sur la fonction de la jonction temporo-pariétale, je pense personnellement que l’étiquetage de la sensation induite chez le patient comme une « OBE » relève d’une appellation quelque peu impropre. Comme remarqué ci-dessus, le patient ne percevait pas l’entourage depuis un point de vue extérieur à son corps, et ne disait pas non plus voir son propre corps, ce qui suggère que ses sensations ne se conformaient pas à la structure classique d’une OBE. Le moi séparé du patient était toujours stationnaire, et ne pouvait pas se déplacer volontairement, alors que les sujets expérimentant des OBE spontanées disent souvent être capables de se déplacer librement avec leur forme extra-corporelle.
Des arguments similaires peuvent être utilisés à propos des sensations induites ressemblant à des OBEs chez les patients épileptiques de Blanke et al. Un examen approfondi de leurs expériences révèle des caractéristiques d’illusions sensorielles (par exemple, la perception de distorsions du corps ou d’images floues) qui sont rarement mentionnées dans les OBEs spontanées et sont plutôt suggestives de phénomènes hallucinatoires. Ainsi, les caractéristiques des OBEs survenant naturellement chez des personnes saines et les expériences de type OBE chez ces patients épileptiques peuvent être considérées comme différentes, et ne sont pas aisément comparables.
Une tentative a été faite récemment pour induire artificiellement des perceptions similaires à l’OBE chez des sujets sains, mais à travers cette fois l’utilisation de la réalité virtuelle (Ehrsson, 2007 ; Lenggenhager et al., 2007), ce qui ne permet pas non plus des comparaisons directes. Mais le point le plus important est probablement que les découvertes de Blanke et al. et de De Ridder ne peuvent rendre compte adéquatement des perceptions ESP liées aux OBEs spontanées, dans lesquelles des individus décrivent des gens et des événements à distance, événements qui sont vérifiés plus tard comme étant exacts (Alvarado, 2000, pp. 199 - 200 ; Tart, 1998), pas plus qu’elles ne peuvent rendre compte des résultats significatifs des études où des OBE ont pu être détectées par des capteurs physiques ou animaux (Morris et al., 1978 ; Osis & McCormick, 1980). Dans le cas de Blanke et al., les résultats d’EEG de Tart (1998) et d’autres (Alvarado, 2000, pp. 189 - 190) restent encore à être incorporés dans leurs considérations théoriques [4]. En résumé, bien que ces études mainstream récentes contribuent bien à faire avancer la connaissance des aires cérébrales impliquées dans la perception du corps, elles sont encore très loin d’expliquer adéquatement les OBEs complexes.

par Bryan Williams

Commentaire additionnel

Pour préciser encore la critique de ces articles « mainstream » sur les OBE, nous pourrions rajouter 3 points qui vont bien entendu dans le sens de Bryan Williams.

Tout d’abord, on peut penser que le fait que la science mainstream s’intéresse aux OBE est une bonne nouvelle, et les efforts faits pour expliquer ces phénomènes en termes cérébraux sont tout à fait louables. Il se pourrait en effet que tous ces phénomènes aient des causes limitées au fonctionnement cérébral, et même si ce n’était pas le cas, il faut aller aussi loin que possible pour en connaître les corrélats neurologiques. C’est une démarche scientifique classique et il est appréciable que les OBEs bénéficient des mêmes études neurologiques que d’autres phénomènes plus communs comme l’audition de musique ou la mémoire des chiffres. Aurait-on là un signe que l’OBE devient un phénomène digne d’étude pour les neurologues ?

Cependant, même si les études semblent avoir été effectuées avec toute la rigueur technique nécessaire, on constate trois problèmes qui inciteraient à considérer leurs conclusions avec la plus grande réserve.

1) Utilisation du terme « OBE » :

Pour reprendre l’euphémisme de Bryan Williams, l’utilisation du terme OBE dans l’article de De Ridder est « quelque peu impropre ».

L’OBE est un type d’expérience subjective assez riche, relativement rare, et semblant difficile à concevoir du point de vue de la psychologie traditionnelle. Elle a été étudiée au sein d’une discipline spécifique : la parapsychologie, qui traite des expérience mal connues et exceptionnelles du psychisme humain. La description générale d’une OBE comporte plusieurs caractéristiques (dont toutes ne sont pas obligatoires) :
-  sensation de « quitter son corps » : à l’état d’éveil, le sujet ressent un choc, une rupture plus ou moins douloureuse, ou des vibrations. Sa conscience se déplace depuis l’intérieur de son corps vers un endroit distant.
-  observation de son propre corps depuis le plafond ou un autre endroit, souvent surélevé.
-  observation de l’environnement souvent précise, plus nette que dans un rêve
-  sensation de voyager librement dans l’espace, de traverser les bâtiments, de pouvoir atteindre des endroits très distants
-  observation d’événements distants. Certains de ces événements peuvent être corroborés plus tard par le récit des témoins réels des événements. D’autres visions sont des créations imaginaires. Il y a souvent mélange entre les deux types.
-  il peut arriver que le sujet ait l’impression de se déplacer (sans son corps physique) et que des animaux semblent percevoir sa présence « en OBE ».
-  après une période plus ou moins longue (de l’ordre de la dizaine de minutes ou de l’heure), la sensation de « retour » dans le corps physique peut être plus ou moins douloureuse.

Toutes ces caractéristiques ne sont pas présentes dans toutes les OBEs, et cette description correspond à une OBE « typique », alors qu’il existe toute une gamme de variantes selon les sujets et selon les expériences particulières.
Mais en général, les conditions nécessaires pour distinguer l’OBE des autres « Etats Modifiés de Consience » sont :
-  le sentiment de décentrage de la conscience par rapport à son propre corps, de vision depuis un autre point de vue (sinon on a une simple sensation de « décorporation » ou de distorsion proprioceptive)
-  le début de l’expérience à l’état de veille (sinon on parlerait de « rêve lucide », une expérience proche mais différente)

Dans l’article de De Ridder figure un glossaire :

Autoscopy : The impression of seeing one’s own body from an elevated and distanced visuospatial perspective.
Depersonalization : The subjective experience of unreality and detachment from the self.
Derealization : The experience of the external world as strange or unreal.
Disembodiment : An experience in which the self is perceived as being outside the body.
Out-of-body experience : A brief subjective episode of disembodiment, with or without autoscopy.

On voit donc que l’OBE est définie comme “un bref épisode subjectif de décorporation, avec ou sans autoscopie”. L’autoscopie étant elle-même définie comme l’impression de voir son propre corps depuis une perspective distante. En définissant l’OBE en ces termes, les auteurs réduisent cette expérience complexe à une seule de ses caractéristiques, qui est le sentiment - bref - de décorporation. C’est-à-dire précisément au phénomène qu’ils ont pu induire chez leur patient.
Or, cette définition n’est pas conforme à la description usuelle des OBE et il apparaît donc clairement qu’elle a été construite « ad hoc » pour cet article de neurologie. (Les OBE décrites traditionnellement ont une durée beaucoup plus longue et comportent généralement une vision à distance du corps.)

Si des neuropsychiatres désirent étudier l’ OBE, la moindre des choses est qu’ils repartent de la description de l’OBE utilisée par les scientifiques qui ont étudié ce phénomène relevant de leur discipline, c’est-à-dire celle des parapsychologues. Sinon, pourquoi parler d’OBE et non simplement de « sentiment de décorporation » ? Car, en fin de compte, qu’ont-ils mis en évidence : un sentiment de décorporation de 17 secondes ! Est-il alors raisonnablement légitime de parler d’ OBE ?

Si ces articles de neurologie ont employé le terme OBE, c’est bien dans une INTENTION de REDUIRE le phénomène OBE à celui qu’ils avaient mis en évidence par des stimulations artificielles.

2) Pathologisation de l’OBE

L’étude par imagerie cérébrale de De Ridder permet de constater que lors des stimulations, l’activation concomitante de certaines régions cérébrales et de sensations de décorporation semblent suggérer un lien de causalité entre l’activité particulière de ces régions cérébrales et la sensation en question.

The activation of the area at the junction of the angular gyrus and the supramarginal gyrus on the right side is probably related to the feeling of disembodiment and may be a consequence of disrupted somatosensory (mainly proprioceptive) and vestibular integration.
L’activation de la zone à la jonction du gyrus angulaire et du gyrus supramarginal du côté droit est probablement reliée au sentiment de décorporation et peut être une conséquence de la perturbation des intégrations somatosensorielles et vestibulaires.

Jusqu’ici, rien que de très classique au niveau des méthodes d’études neurologiques.

Mais De Rider fait un pas de plus quand il propose :

It has been suggested that out-of-body experiences are the result of a transient failure to integrate the visual, tactile, proprioceptive, and vestibular information that converges at the temporoparietal junction, especially on the right side of the brain.
Il a été suggéré que les OBEs résultent d’un échec transitoire pour intégrer l’information visuelle, tactile, proprioceptive et vestibulaire, qui converge à la jonction temporo-pariétale, spécialement du côté droit du cerveau. (référence aux articles de Blanke).

Si les expériences ont bien montré que cet échec d’intégration peut entraîner une sensation de décorporation, elle n’ont pas montré que toute sensation de ce type est provoquée nécessairement par ce problème cérébral (La méthodologie utilisée ne le permet d’ailleurs pas). Et elles n’ont a fortiori pas démontré que toutes les OBEs résultent de cet échec d’intégration.

De Ridder indique dans le résumé de son article :

Out-of-body experiences have attracted the most interest when reported by people who have had near-death experiences, but they have also been reported to occur spontaneously in patients with epilepsy or migraine1 and have been induced by electrical stimulation of the temporoparietal junction on the right side in patients with epilepsy.
C’est dans le contexte des NDEs (Expériences de Mort Imminente) que les OBEs ont attiré le plus l’attention, mais on a également signalé qu’elles survenaient spontanément chez les patients épileptiques ou migraineux, et on a pu en induire par stimulation électrique de la jonction temporo-pariétale droite chez des patients épileptiques.

Or ce passage omet complètement de citer le contexte d’occurrence le plus fréquent des OBEs : ce sont les expériences spontanées survenant chez les sujets sains (selon les différentes enquêtes auprès d’étudiants américains, de 10 à 20% des sujets interrogés disent avoir déjà vécu une OBE). Il sous-entend que les OBEs ne peuvent survenir spontanément que chez des sujets ayant une pathologie cérébrale.

Cette hypothèse est soutenue par une comparaison avec l’induction du sentiment de dépersonnalisation par des stimulations thermiques. Ce sentiment existerait uniquement chez des sujets pathologiques (désordres vestibulaires), mais peut être induit chez les sujets sains par des stimulations.

It could be hypothesized that a similar mechanism is at work in out-of-body experiences - that is, they may occur spontaneously only in pathologic brains but can be induced in nonpathologic brains.
Nous pouvons faire l’hypothèse qu’un mécanisme similaire est en jeu dans les OBE, c’est à dire qu’elles pourraient apparaître spontanément seulement dans les cerveaux malades mais pourraient être induites dans des cerveaux non pathologiques.

On voit donc que l’idée défendue dans cet article du caractère pathologique des OBE ne repose que sur une hypothétique comparaison avec une autre pathologie et ne tient pas compte des faits constitués par la masse de témoignages sur les OBE spontanées.

3) Suggestion d’un rapport avec les phénomènes vécus dans les NDE

Whether these regions are activated in patients who report disembodiment as part of a near-death experience - and if so, how - is a provocative but unresolved issue.
La question de savoir si ces régions sont activées chez les patients qui éprouvent un sentiment de décorporation au sein d’une NDE, et, si c’est le cas, de quelle manière, reste un problème provocant mais non encore résolu.

Dans cette phrase de conclusion, l’auteur révèle en fait l’enjeu visé par cet article : l’explication des NDE par un dysfonctionnement cérébral. Bien qu’il n’affirme rien, le fait de citer les NDE dans un article relatant une stimulation cérébrale ayant provoqué une perception altérée du moi dans l’espace (de 17 secondes) est bien effectivement une entreprise hardie et « provocante ».

Pascale Catala, membre du Comité Directeur de l’IMI

Nous remercions Bryan Williams et Annalisa Ventola pour leur aimable autorisation àtraduire et publier l’article " A Possible Brain Area for OBE’s ?", Jeudi 29 novembre 2007, Blog sur le blog Public Parapsychology.

[1] L’autoscopie est un phénomène neurologique dans lequel un individu déclare avoir l’illusion d’une image dupliquée de son propre corps dans l’espace physique. Ce phénomène est aussi connu traditionnellement sous le nom de « doppelgänger », or expérience du “double”. Il se distingue de l’OBE dans le sens où l’individu perçoit encore l’environnement depuis une perspective située à l’intérieur de son propre corps (alors que les sujets en OBE perçoivent les choses depuis une perspective située à l’extérieur de leur corps).

[2] Ceci serait cohérent avec la proximité de cette aire par rapport au cortex somatosensoriel, situé dans le lobe pariétal, qui traite l’information sensorielle entrant par les organes des sens.

[3] L’acouphène est un trouble chronique de l’audition dans lequel des bruits tels que des bourdonnements ou des sonneries sont entendus par l’oreille, ce qui dans le cas de ce patient pouvait être dû à un problème du nerf auditif ou de ses connections cérébrales.

[4] Ces études EEG, conduites avec des individus relaxés ou endormis, ont montré que les OBEs tendent à être associées à des ondes cérébrales de type Alpha, sans sommeil REM (sommeil paradoxal), ce qui suggère qu’elles surviennent pendant un état relaxé, de réduction des stimuli sensoriels ; et qu’elles ne sont pas liées aux rêves.


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