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Au fait, pourquoi persistons-nous ànous dire métapsychistes ?

Au fait, pourquoi persistons-nous à nous dire métapsychistes ?
A propos du livre Les Aventuriers de l’esprit de Gregory Gutierez et Nicolas Maillard.

Par Bertrand Méheust

Dans la voie ouverte par Robert Tocquet et Robert Amadou, Grégory Gutierez entreprend un inventaire critique des sciences psychiques [1]. Il le fait de façon distanciée et dépassionnée, mais sans perdre de vue pour autant la question cruciale, qui est celle de savoir si et jusqu’àquel point la métapsychique et la parapsychologie sont parvenues àobjectiver des phénomènes paranormaux et àprogresser dans leur connaissance.

(JPEG) Cela donne une histoire des sciences psychiques qui n’avait pas encore été faite. Solidement documenté (il a travaillé avec les archives de l’IMI) l’auteur s’exprime dans un style clair et direct ; il excelle dans l’art de présenter les questions de façon vivante et contextualisée, et d’aplatir sous un solide (bon) sens critique les systèmes de croyances dans lesquels s’étaient emberlificotés les pères fondateurs.

On voit ainsi défiler les grands épisodes qui ont ponctué la naissance et le développement des sciences psychiques : les premiers débats suscités par les tables tournantes, à l’époque de Chevreul ; les travaux fondateurs du groupe de Cambridge, avec notamment l’enquête de Myers, Gurney et Podmore sur les hallucinations télépathiques ; les expériences sur les médiums à effets physiques (Home, Eusapia Paladino, Guzik, Marthe Béraud, Rudi Schneider...) avec leur cortège de polémiques et d’espoirs déçus ; les fructueux travaux d’Osty sur les sujets métagnomes comme Pascal Forthuny ; et enfin l’essor de la parapsychologie aux Etats-Unis, jusqu’à sa reconnaissance officielle au début des années soixante-dix.

Ainsi ramassée sur 400 pages, l’histoire des sciences psychiques apparaît parfois comme une sorte de long chemin de croix, comme un cycle toujours recommencé d’espoirs et de déceptions et l’on mesure mieux l’ampleur des obstacles qu’elle a dû traverser. La métapsychique française s’imagine qu’elle va percer et modifier le paradigme dominant en mettant l’accent sur la médiumnité physique, mais elle s’envase dans une série continuelle de polémiques. La parapsychologie quantitative initiée par Rhine veut rompre avec cette approche mais son développement, malgré les statistiques irréprochables de Rhine et de ses disciples, est à son tour ponctué par d’implacables polémiques. Malgré ces incidents de parcours, la tendance anglo-saxone semble l’avoir finalement emporté, on serait tenté d’écrire : là comme ailleurs. Mais aura-t-elle le dernier mot ? La métapsychique, avec son approche qualitative, n’est-elle qu’un reste du passé ? Le livre se termine implicitement sur cette interrogation.

La matière est profuse. On ne s’étonnera donc pas que Grégory Gutierez ait dû laisser derrière lui des dossiers à creuser (les cas de Home ou de Paladino, par exemple). On regrettera aussi qu’il n’ait pas fait figurer Ossowiecki dans sa galerie de portraits des grands métagnomes. Mais ces lacunes étaient inévitables. En 400 pages, on ne peut donner d’une question aussi difficile et aussi chargée d’enjeux qu’une vue synoptique, et une vue synoptique suppose toujours des choix. Gutierez a fait les siens. Son présupposé, à mon sens fondé, est qu’il est aussi utile aujourd’hui pour la métapsychique de disséquer ses errances passées que de célébrer ses avancées.

Plusieurs points me semblent émerger de son inventaire. Avec du recul, il nous apparaît aujourd’hui que les recherches menées sur les métagnomes ont été beaucoup plus fructueuses que celles conduites sur les médiums à effets physiques, alors que dans les années vingt c’était au contraire dans la médiumnité physique que les chercheurs mettaient les plus grands espoirs. La médiumnité physique, telle du moins qu’elle se manifestait à l’époque, est restée insaisissable, et ceux qui ont cherché à s’en saisir s’y sont parfois brûlés les ailes, pour un ensemble complexe de raisons, qui tiennent à l’ambiguïté des médiums, aux résistances de la société, et à l’état d’esprit des chercheurs. Geley et ses amis semblent animés par le sentiment d’une sorte d’"apocalypse épistémologique" imminente. Ils ont la conviction que les faits d’ectoplasmie vont aboutir à un renversement radical du paradigme qui gouverne la pensée occidentale. Dans l’attente de cette apocalypse imminente, ils baissent la garde, - et se font rouler parfois dans la farine, ou du moins ne prennent pas toute la mesure des précautions dont il faudrait s’entourer pour convaincre leurs pairs, et surtout pour transmettre le dossier aux générations futures.

Le fameux test de la cholestérine est un bon exemple d’une belle idée inaboutie. En ne prévenant pas ses collaborateurs, en ne laissant pas une trace écrite datée, Geley nous empêche de conclure. Il lui aurait suffi de confier à un huissier une lettre datée contenant la description de l’expérience qu’il allait tenter pour donner aux chercheurs futurs le moyen de lever les doutes. Un autre exemple frappant est la façon dont le président de l’IMI vend la peau de l’ours en préférant, à la banale recension chronologique des séances menées avec Guzik, une présentation thématique des faits. Grégory Gutierez évoque avec stupéfaction ce choix suicidaire. Pourtant, sur le fond, Geley n’a pas tort : le procédé thématique peut être supérieur au procédé chronologique. Seulement, le chef de l’ IMI, ici, brûle les étapes, il agit comme si la métapsychique était déjà une science bien ancrée dans le paysage intellectuel et assurée de ses résultats, et aujourd’hui, faute d’une recension chronologique détaillée, nous avons du mal à apprécier les séances de Guzik...

Mais cela ne veut pas dire que pour Gutierez toute la médiumnité physique est à rejeter. Certains esprits ombrageux trouveront peut-être que son livre est trop prudent, voire qu’il donne trop de gages au scepticisme. Mais on peut voir les choses dans l’autre sens, et retenir que, même pour un esprit prudent, sceptique et bien documenté, une partie des faits attribués à Home, à Paladino ou à Rudi Schneider, demeure inexplicable. Ce n’est pas un mince résultat.

Le livre de Grégory Gutierez soulève plusieurs questions de fond, implicitement ou explicitement, et, pour conclure, je me contenterai de poser celle qui vient naturellement à l’esprit lorsque l’on ferme Les aventuriers de l’esprit : au fait, pourquoi nous disons-nous encore métapsychistes ? Si la métapsychique de Geley et d’Osty n’est qu’un balbutiement de la parapsychologie, si elle appartient désormais au passé, cela n’a pas de sens. Si nous persistons à nous dire métapsychistes pour ne pas déranger de vieilles habitudes, nous nous donnons une peine inutile : nous n’avons plus qu’à dissoudre l’IMI, ou à le débaptiser. Ma réponse : la métapsychique n’est pas seulement le balbutiement de la parapsychologie, elle ne se réduit pas à des espoirs surnaturalistes avortés. La métapsychique n’est pas une crise de jeunesse de la parapsychologie, c’est la métapsychique de Geley qui est une crise de jeunesse de la métapsychique. Sous les histoires d’ectoplasmes couve une démarche porteuse d’un projet futuriste. Tout en cherchant à objectiver leurs ectoplasmes - et rien ne prouve, après tout, qu’ils ont totalement échoué - Geley et Osty ont esquissé une autre science, qui prend en compte le sens, l’histoire, la culture, la singularité et l’écologie des sujets, c’est-à-dire tout ce que tend à évacuer la parapsychologie. Cette science n’est pas derrière nous, elle est aussi devant nous, elle est appelée à compléter la parapsychologie, tout en lui servant de contrepoids. C’est-là, je crois, la leçon profonde de l’inventaire initié par Gregory Gutierez.

[1] Nicolas Maillard était àl’origine de ce projet d’ouvrage, sous l’impulsion du journaliste Erik Pigani, directeur de collection aux Presses du Châtelet. Nicolas Maillard nous a malheureusement quitté en juillet 2000, laissant derrière lui un manuscrit inachevé que Gutierez a profondément remanié et complété


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